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Near Light
MessageSujet: Near Light   Dim 13 Mai - 15:48

Les blessés crient partout. On les amène en masse dans ces tentes, montées à la hâte par les armées sur place et par le Train Royal qui nous collait aux fesses, rameuté sur la ligne de front à l’approche de la bataille, avant d’aller affronter Harren à découvert. J’écoute les différentes estafettes qui parlent de troupes organisées et déplacées, du creusement des premières fosses communes. Je suis épuisé par la marche forcée de ces derniers jours. Par le carnage d’une journée de combat. Le corps rompu de fatigue. Je pourrais dormir des jours durant, sous le poids conséquent de mes plaques d’armures et de mes mailles, les cheveux collés en mèches par la sueur et par le sang. Mais non. Je dois me faire soigner. Harren a trouvé la faille sur la jambière de mon armure. L’artère n’est pas touchée, mais je perds du sang à chacun de mes pas, et il est compliqué pour moi d’avancer. Je vais vers la zone des dispensaires, après avoir donné mes ordres pour que la cavalerie se regroupe à l’est, pour empêcher tout retour offensif de la cavalerie de choc des Hoare. Le dragon est signalé vers l’ouest, dans les sombres forêts du Conflans. Les cris m’assaillent de partout. Je salue de la tête quelques soldats, aux visages que je reconnais, sans pour autant me rappeler de leurs noms à tous. Ma mémoire n’était plus ce qu’elle était, et il était loin le temps où je combattais, dormais et marchais avec les mêmes hommes des années durant. Tapes sur l’épaule. Encouragements. Remerciements. Les soldats de l’étranger sont abasourdis. Fiers. Choqués. Les nordiens arborent des sourires sauvages. Eux comme moi sont en vie après tout ce temps à craindre pour leur vie et celle de leurs proches.


Je vois un visage que je reconnais, dans la foule, alors que deux aides de camp volontaires me débarrassent de mon armure et découpent à la tenaille les mailles qui protègent mon corps en dessous. Ensuite, ils coupent le cuir et le tissus, dégagent ma jambe. Je reporte mon regard sur cette silhouette connue, tandis que je préfère éviter de regarder cette profonde coupure au dessus du genoux, couverte de sang qui dégouline. Plaie douloureuse. Ma jambe me fait un mal de chien, depuis la plaie, mais jusqu’à la hanche. Et le genou lui-même n’est plus qu’un puits de douleur. Je croise son regard. Orane Whent. Ma secrétaire de Vivesaigues. Exténuée. Submergée elle aussi par l’afflux des blessés, alors qu’elle donne un coup de main aux hommes de science qui jouent les chirurgiens pour le compte d’une vaste armée, victorieuse d’un empire rival après bien des combats. Je me rappelle l’un des rapports reçus dehors à la volée : Dorian Whent est mort. Chargeant les lignes arrières Hoare, dégageant mon flanc gauche pour la charge finale, décisive. Je ne me souviens plus comment il est tombé. Plusieurs flèches, non ? A voir son épouse, qui a l’air exténuée, on ne saurait toutefois s’y tromper. Grimaçant sous la douleur pendant qu’un mestre nettoie la plaie à grand renfort d’eau de vie, avant de commencer à la recoudre comme il peut, j’houspille le jeune homme pour qu’il aille me chercher la jeune femme, séance tenante. Je lui dois bien cette marque de respect. J’attends un moment qu’elle arrive. M’hydrate à une outre qui passe de main en main. Je la vois arriver, souillon, l’œil humide de fatigue. Je lui offre un mince sourire de compassion.



| Lady Whent. Je suis heureux de vous voir entière, et de constater que vous ayez à nous rejoindre si rapidement. Comme vous le voyez, vous êtes arrivée pile au bon moment. C’est un jour de victoire, d’une gloire immortelle… Pour tous nos survivants. Comme pour tous nos morts. J’ai une mauvaise nouvelle, mon amie… |


Je ne sais trop comment aborder le sujet. J’aimerais poser ma main sur mon épaule, pour marquer la compassion, mais je suis encore assez loin et ma jambe est vraiment trop douloureuse.


| Votre époux est mort dans la bataille. |







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MessageSujet: Re: Near Light   Lun 14 Mai - 14:08

Le premier qu'elle vit mourir aurait pu être son fils. Sa tempe suintait de sang et de sueur à l'endroit où, dans le fort de la bataille, un coup violent avait entamé son cuir chevelu et fendu son oreille en deux. Pas assez pour l'arrêter, mais suffisant pour l'étourdir tandis que l'ennemi revenait à la charge. Orane ne comptait plus les écorchures et les contusions sur son visage ou ses bras, sans parler de la flèche qui s'était fichée dans son dos, juste sous la clavicule. Pourtant, aucune de ses blessures ne pouvaient rivaliser avec la jambe à moitié arrachée, taillée jusqu'à l'os, qu'il trainait malgré lui. Ses compagnons d'arme, en dépit de leurs propres blessures, l'avaient porté à bout de bras au plus près des soigneurs mais, au regard que lui adressa le mestre, Orane comprit qu'il était déjà trop tard. Son front était si pâle, ses yeux commençaient doucement à se voiler et de sa bouche à peine entrouverte n'échappait qu'un sifflement maladif. C'était à peine s'il avait encore la force de gémir de douleur. L'image la frappa, puis dans un élan de pitié elle lui souleva la nuque et versa sur ses lèvres sèches quelques gouttes de lait de pavot pour essayer de lui rendre la paix dans ses derniers instants. Il mourut très rapidement, sans que personne eut le temps de pleurer sa perte car déjà arrivait une nouvelle vague de blessés. La bataille avait pris fin et, si la rumeur disait vrai, elle était gagnée.

La masse anonyme qui s'abattit sur leur petit convoi de mestres et de fournitures leur donna du fil à retordre. Sur chacun de ces visages inconnus Orane chercha les traits familiers de son époux. Dorian ne pouvait être bien loin, et dans sa dernière missive il lui avait promis de la rejoindre après la bataille, ayant eu vent de son arrivée prochaine. Il s'était montré si confiant quant à l'issue de ce combat. Pour éviter de la perdre dans la cohue, elle avait glissé son alliance sur une chaîne qu'elle portait à son cou bien en évidence, et par moments, quand son regard le cherchait à travers la foule, elle ne pouvait s'empêcher d'y porter la main pour la serrer dans sa paume. Les blessés continuaient d'affluer et Dorian manquait toujours à l'appel. Alors Orane se remettait au travail, slalomant à travers la plaine pour apporter aiguilles, fil, baumes et toutes sortes d'ustensiles qui pouvaient s'avérer utiles aux mestres fort affairés à sutturer, découper, soigner, bander des blessures en tout genre. Dans certains cas – les plus extrêmes – elle aidait à tenir le patient quand l'amputation d'un membre devenait la seule option possible. Les cris la hanteraient un long moment, mais au moins il vivrait, sa seule consolation. Pourtant, plus ils soignaient de blessés, plus il semblait en arriver de nouveaux. Elle aussi se mit à recoudre les estafilades et à bander les phalanges tranchées, à remettre en place les membres fracturés et à ordonner que l'on déplace les corps de ceux qui ne pouvaient plus être aidés. Entre chacune de ces petites opérations, elle essayait de trouver le temps pour se débarbouiller du sang qui poissait ses mains blanches et ses manches retroussées, jusqu'à éclabousser certaines zones de son cou et de son visage. Hélas, s'il y avait bien une chose qui leur manquait, c'était du temps.

Elle se précipitait auprès d'un autre soldat rendu aveugle par un coup qui, grâce aux Sept, ne lui avait pas été fatal quand une voix l'interpella. Le mestre leva les yeux au moment où elle se retournait, haletante, pour voir arriver sur elle un jeune inconnu. L'agitation environnante le faisait gesticuler nerveusement tandis qu'il lui demandait de le suivre puis ponctuait sa requête par un péremptoire « Ordre de l'Empereur ». Orane jeta un coup d'oeil au mestre qui l'avait fait venir, mais celui-ci lui fit signe d'y aller avant d'arrêter un autre volontaire pour qu'il lui apporte son aide. Ils se mirent donc en route, marchant entre les cadavres qu'on débarrassait et les vivants qui criaient ou gémissaient. On entendait tout de même, ici et là, quelques exclamations joyeuses qui fêtaient la victoire. Même certains, défigurés, tentaient de sourire sous leurs bandages car partout il se murmurait que le roi ennemi était mort.
Quand elle l'aperçut enfin, ce fut à peine si elle remarqua l'évidente blessure à la jambe qu'il arborait. Elle l'avait vu en bien piteux état, alors ce n'était que soulagement de l'entendre parler avec aisance. Un soupir lui échappa, elle était déjà tellement fatiguée.

« Sire... » le salua-t-elle mais son souffle court l'empêcha d'en dire plus. Il lui sourit, la salua et ses mots confirmèrent ce qu'elle soupçonnait déjà : ils étaient vainqueurs. Pourtant, une ombre sembla passer sur son visage, très furtivement. De son propre aveu, il avait une mauvaise nouvelle à lui annoncer et le silence qui suivit se fit pesant. Son œil furtif balaya l'assistance sans retrouver le visage de Dorian. Pourquoi n'était-il pas ici, avec les autres ? Un mauvais pressentiment lui tordit le ventre.

La nouvelle l'abattit si violemment qu'elle se crut mourir à l'intérieur. Mort. Le mot résonnait encore, encore et encore. Mort. Non. Ce n'était pas possible. Non. Mort. Bien sûr elle y avait déjà songé, bien sûr elle en avait fait des cauchemars, bien sûr elle avait prié les Sept pour que jamais ce jour n'arrive. Mort. Bien sûr...
Pendant un instant, elle perdit l'équilibre. L'aide de camp – celui qui était venue la chercher – l'empêcha de s'effondrer tout à fait, la retenant par le bras. Elle n'osa pas croiser son regard, ni celui de qui que ce soit d'autre, et se dégagea par réflexe quand elle en trouva la force. Sa bouche s'ouvrit pour parler, mais l'imminence d'un sanglot l'étrangla. Elle prit une profonde inspiration.

« P...Pardonnez-moi... » murmura-t-elle.

Sentant ses doigts trembler, elle serra les poings sur sa robe et s'efforça de reprendre le contrôle d'elle-même sans pouvoir empêcher les larmes de poindre. Du revers de la main, elle essuya celles qui commençaient déjà à dévaler ses joues et releva la tête le plus dignement possible, mais comment faire preuve de retenue quand une partie de soi nous est arrachée ?

« Comment ? Et... et où... où est-il maintenant ? »


Dernière édition par Orane Whent le Mar 15 Mai - 22:58, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Near Light   Lun 14 Mai - 21:12

Ca n’avait jamais rien d’amusant d’annoncer la mort de quelqu’un dans la bataille. Qui que ce soit. Je me rappelais alors comment déchiré, j’avais ramené casque, épée et bouclier aux veuves de mes frères tombés les uns après les autres en cinq années de guerre contre le Noir. Je n’avais pas eu à apprendre la mort de Bran à Winterfell ; la rumeur avait couru en même temps que mon avant-garde et en arrivant, toute la cité pleurait son prince bâtard si aimé de tous qu’un autre que moi aurait pu en concevoir une grande jalousie. Somme toute, Brandon m’avait fait bien pire que mourir, bien avant la bataille de La-Mort-Aux-Loups, et rien de ce qu’il aurait pu faire par la suite n’aurait jamais pu me faire plus de mal que ce moment. Pas même son trépas. C’était sans doute ça, l’ironie de l’histoire. Bref. J’avais connu beaucoup de deuils dans ma vie, même sans être si vieux que j’en avais parfois l’impression. Ma femme. Mes quatre frères. Quantité de soldats vus, brisés et empilés dans les fosses communes, abandonnés à même le sol. J’avais porté le deuil de chacun d’eux, jusqu’à sentir mon cœur se vicier sous le poids de la haine, du remords et des regrets. Aujourd’hui, je n’étais plus tout à fait le même homme. Mais loin d’apaiser toutes mes douleurs, d’extraire le fiel qui m’empoisonnait l’âme, la mort de Harren apportait un peu plus de sel sur mes plaies. La dragonne était salement blessée. Orys s’était salement amoché, bien qu’on m’ait indiqué que ce ne serait sans gravité. Et ainsi de suite. Jusqu’à la mort de Whent, un transfuge de l’autre camp, qui avait à son crédit d’avoir mené un escadron de chevaux-légers en reconnaissance efficace sur les arrières de mon ennemi.


L’homme méritait l’infime geste, bien nécessaire et justifié, de prévenir sa femme. Elle était là sur mon ordre. Sa présence n’avait décidé de rien dans le destin de son mari, mais il n’en restait pas moins que c’était un fichu et funèbre hasard. Le destin était toujours mortifère, mais il préparait parfois de terribles rendez-vous. La jeune femme arrive et j’ai un mince sourire. Elle s’était bien occupée de moi à Vivesaigues, et j’avais bien guéri. Mon visage resterait sans doute marqué à tout jamais, mais les cicatrices me rappelaient Buron, me rappelaient qui j’étais… Et ma joue refermée, j’avais pu reparler normalement. Orane me salue par mon titre, mais elle semble déjà comprendre ; la monstrueuse vérité descend dans ses yeux et coule jusque dans sa poitrine, flétrissant sans doute son cœur.


Je ressens de la compassion pour elle. Perdre un conjoint n’était jamais facile, et leurs liens à tous deux m’avaient toujours semblés sincères, même si je n’étais du fait de ma position qu’un observateur éloigné. Ce n’était pas la première fois que j’annonçais son nouvel état à une veuve. Exclamation de stupeur quand elle semble défaillir, et j’essaie de la soutenir, mais je ne peux que gronder en sentant le sang pisser plus encore de la plaie du genou, tandis que l’homme qui me recousait faisait la grimace. J’inspirais d’un sifflement à cause de la douleur subite à la jambe, tandis qu’elle se retient visiblement de hurler. Elle reprend contenance d’un terrifiant tour de force, qui m’arrache deux mètres d’entrailles ; c’était triste à en pleurer, et je l’aurais sûrement fait si la guerre ne m’avait pas privé de larmes en même temps que d’innocence, bien des années plu tôt.



| Il n’y a rien à vous pardonner, ma dame. Ce serait plutôt à moi de vous demander pardon, vous ne pensez pas ? Alors je le fais. Je suis désolé, Lady Whent, que votre mari, comme tant d’autres, soit tombé contre Harren. Je vous promets que son sacrifice ne sera pas oublié. C’est une maigre consolation, mais je puis parer votre nom d’une gloire immortelle. |


Un enfant, non ? je ne pouvais pas tenter d’atténuer plus la douleur par les honneurs, sous peine de commettre un malheureux impair. Forcé de retenir tant de noms et de lignées, j’en oubliais certaines, pour me soucier d’autres. Le ballet des patronymes dans ma mémoire ne s’atténuait jamais. Elle essuie ses larmes. Je pense moins à ma douleur qu’à la sienne, maintenant.


| Je ne sais. J’en suis désolé. J’ai appris avant d’être amené ici, qu’il avait été tué à la tête de son escadron, dans une charge décisive contre les réserves d’Harren. Il a fait beaucoup pour notre victoire. Je vous y ferais mener si vous le désirez ; je crains de ne pas en être moi-même capable dans l’immédiat. S’il y a quoi que ce soit que je puisse faire… |








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MessageSujet: Re: Near Light   Jeu 17 Mai - 21:24

Orane ne s'était jamais sentie si perdue. Tout lui paraissait soudainement sombre, irréel. C'était comme si le monde avait cessé de se mouvoir en un instant. Tout était froid, tout était gelé. Elle n'avait jamais imaginé faire sa vie sans Dorian, il était sa vie. Et maintenant, il n'était plus. Son esprit était si confus. Et puis, il y avait Morgane : il fallait le lui annoncer. Cette pauvre enfant... elle qui attendait patiemment leur retour derrière les hauts murs de Vivesaigues. Elle eut un pincement au cœur à cette seule pensée. Comment trouverait-elle la force d'en reprendre le chemin, en sachant pertinemment que la simple vue du visage de sa fille lui rappelerait chaque moment passé avec lui ? Elle avait les même yeux, le même caractère, le même courage. Du bout des doigts, Orane chercha l'alliance qui pendait encore à son cou. La serrer dans sa main avait réussi à calmer ses tourments jusqu'alors, elle crut naïvement pouvoir ressentir un peu de paix dans ce geste si ordinaire. Au contraire, sa souffrance n'en fut que plus vive.

« La gloire... ? » s'étrangla-t-elle dans un sanglot.

Elle aurait pu en rire, mais ce mot acheva de lui briser le cœur. Était-ce là ce pour quoi Dorian avait combattu ? Il avait très certainement emporté la réponse dans la tombe – une tombe qu'elle n'avait pas encore pu creuser. La gloire. Les morts n'avaient que faire de la gloire, ou de l'honneur. Ils n'étaient jamais là pour en profiter. Il le savait, bien sûr. Il essayait seulement de lui offrir un peu de réconfort, quand bien même aucun réconfort n'était possible en cet instant. Et il lui présentait des excuses, mais pourquoi ? Peut-être avait-elle eu l'envie de lui en vouloir d'avoir mené son époux à la mort, mais elle en était incapable. Tous ceux qui mettaient les pieds sur un champ de bataille devaient s'attendre à perdre la vie à n'importe quel moment, Dorian ne faisait pas exception.

« Je n'ai rien à vous pardonner non plus. Il connaissait les risques... » répondit-elle en essuyant le nouveau flux de larmes qui lui rinçait les yeux. « Cependant... » sa voix semblait cassée, elle faisait d'énormes efforts pour réussir à se faire entendre, « Cependant, je veux vous remercier... p... pour votre compassion... »

Cela la touchait, vraiment, qu'on lui témoigne un tant soit peu de soutien dans son deuil, mais l'idée de devoir affronter des regards apitoyés partout où elle irait pendant les prochains mois n'appaisait en rien sa peine. Lorsqu'elle levait les yeux, elle pouvait le voir dans les leurs, ils la plaignaient, tous. Comment s'en empêcher ? Elle avait l'air si brisée. Pire encore, elle puisait dans ce qu'il lui restait de volonté – bien entamée par la fatigue et le chagrin – pour essayer de ne rien laisser paraître, en vain.
Il tenta de lui décrire brièvement les circonstances qui l'avaient faite veuve, soulignant l'importance de l'offensive menée par Dorian au cœur de la bataille. Un sourire douloureux se dessina sur son visage, Orane reconnaissait bien dans ces mots l'intrépidité à laquelle il l'avait habituée. Point besoin de plus de détails, son imagination se chargea de lui représenter la scène comme elle aurait pu se produire. Elle se mordit la lèvre pour s'empêcher de pousser un cri. Ce n'était pourtant pas l'envie qui lui manquait, mais elle refusait de craquer, surtout ici et en leur présence. L'Empereur offrit de la faire mener à la dépouille mortelle de son époux, elle n'en demandait pas davantage. Il fallait qu'elle le voie, qu'elle puisse lui donner des funérailles convenables, qu'elle lui fasse ses adieux... Et quand il lui demanda s'il pouvait faire quelque chose, elle resta longuement silencieuse.

« Si seulement... » se résolut-elle à répondre, le regard perdu dans le vide. « Si vous le permettez, j'aimerais m'asseoir, je... je me sens... »

Ne me forcez pas à le dire, par pitié... se murmurait-elle intérieurement, car le mot qu'elle cherchait, de toute évidence, était « faible ».

« Pour être honnête, je ne sais plus quoi faire à présent. »
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MessageSujet: Re: Near Light   Sam 19 Mai - 21:52

J’avais déjà perdu ma femme. Je savais ce que c’était. Je l’avais perdue dans des circonstances particulières, spécifiques, qui ne faisaient de moi ni un héros, ni un salaud, mais un mec à plaindre comme tant d’autres qui s’étaient retrouvés veufs. J’y repensais, fatalement. Cela gâta plus encore ma joie de la victoire. C’était sans doute le moment de faire la paix avec mon passé pourtant, non ? Oui. C’était le moment. Je repensais à Sigyn, alors. Et me demandais, m’autorisant pour la première fois depuis longtemps, ce qu’elle penserait de cette victoire ? Pendant des années, elle avait accompagné mes songes, surtout avant les batailles. Je ne l’avais pas vue. Ni hier, ni ce matin. J’avais été perplexe. A cause des dieux, qui me retiraient leur confiance ? De ce passé, que je laisserais derrière moi ? Sigyn serait ravie. Apaisée. Comme le seraient sans doute les veuves de mes frères, lorsqu’elles apprendraient la nouvelle. Je revis ma femme. Mince sourire aux lèvres. Bien loin de l’amour qui jadis habitait chacun de ses regards, de ses sourires. La victoire était mère de notre futur. De la paix. La Whent ne peut pas concevoir que la gloire vaille la peine de mourir pour elle.


Elle avait sans doute raison. Personne ne voulait mourir pour la gloire. Pas dans le feu de l’action. Pour l’honneur, parfois. Ca dépendait de qui. Ca dépendait de l’ennemi, aussi. Mais la gloire comptait, quoiqu’on en dise. Elle n’était pas une fin en soi, mais elle restait la consolation des héros, des meurtris. La jeune femme ne me dit pas qu’elle m’en veut, ou qu’elle entend mes excuses. Elle sait que son mari est mort en parfaite connaissance des risques, des dangers inhérents à ce genre de position. Elle me dit qu’elle me remercie pour ma compassion.



| C’est honnêtement le moins que je puisse faire, ma Dame. Je ne peux me rappeler de tous ceux qui ont combattu avec moi, tant ils furent nombreux en deux décennies et demies. Mais beaucoup de soldats, aujourd’hui, se rappelleront de votre mari. Moi aussi, je gage. Rarement bataille aura compté pour son issue sur un si petit nombre de héros. |


J’étais sincère ; les individualités renversaient rarement le cours ‘une bataille. Mais quand les conditions lissaient les différences entre deux adversaires, le jeu des bannières et des épées connues et reconnues était parfois déterminant. Les impétueux habituels sur la bataille, Baratheon, Glover… On disait Staunton aussi, avaient efficacement épaulé les Forel et Stark, solides comme toujours. Harren avait joué sa propre carte. Tout comme son fils, d’après les premiers rapports oraux qui m’avaient été faits. Forel avait absorbé le fils contre son mur d’armes d’hast, et je m’étais occupé du père en personne, profitant d’un considérable espace dans le dos du Noir, laissé vide par le déplacement de ses réserves au centre. Orane s’assied, prise d’un accès de faiblesse que je ne connais que trop bien.


| Vivre, bien évidemment. Pour vous et pour la mémoire de votre mari. Des dizaines de milliers d’hommes et de femmes ont souffert en un an, depuis le début de cette nouvelle guerre. Il y a beaucoup à reconstruire. Et le futur que nous construisons a besoin de personnes telles que vous. |








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MessageSujet: Re: Near Light   Mer 23 Mai - 14:51

Savoir que le sacrifice de Dorian – aussi tragique était-il – n'avait pas été en vain et qu'il ne serait pas de sitôt oublié lui mit un peu de baume au cœur. Son souvenir vivrait, même si cela signifiait que son absence l'éprouverait davantage. Que n'aurait-elle donné pour retrouver l'espoir et l'optimisme qui l'habitaient encore il y a une heure ! Il lui semblait à présent qu'ils devaient être bienheureux ceux qui ignoraient les malheurs : ne pas savoir, ne pas souffrir. Pour elle, hélas, il était déjà trop tard. Assise, ses deux mains crispées posées sur le jupon qui couvrait ses genoux, elle fixait le sol sans s'en rendre compte. Ses yeux étaient comme aveugles, à dire vrai ils ne cherchaient pas à voir. Une pensée la troublait. Depuis qu'ils étaient mariés, Orane et Dorian échangeaient régulièrement par missives quand ils venaient à être séparés, il la tenait informée de ses campagnes et elle joignait les mains chaque jour pour prier les Sept de le lui ramener sain et sauf. Il en avait été ainsi à chaque fois qu'ils avaient dû vivre loin l'un de l'autre pendant les seize années de leur mariage. Sauf cette fois-ci. Dans l'agitation des préparatifs du convoi, elle avait eu beaucoup de tâches à accomplir et les prières avaient du attendre, à tel point qu'elle avait fini par les oublier tout simplement. Il y avait une semaine qu'elle n'avait pas demandé à ses dieux de veiller sur son époux, et voilà qu'on le lui avait pris... Stupide, pensait-elle. Ce n'était pas de sa faute si Dorian ne reviendrait jamais du combat, mais dans pareilles circonstances il est difficile d'accepter un drame sans désigner un responsable. Malgré sa tristesse, elle en restait terriblement consciente, pourtant un lourd sentiment de culpabilité la rongeait.

« Des personnes telles que moi... » répéta-t-elle. À cet instant précis, elle peinait à comprendre ce qu'elle avait de si particulier ou ce qu'il semblait voir en elle qui pouvait bien lui échapper. Ou peut-être était-ce le chagrin qui lui faisait perdre la tête. « J'honorerai la mémoire de mon époux, bien sûr. Vous savez, Sire, que je vous suivrais quoiqu'il arrive... comme il l'aurait fait. »

Elle tentait de se ressaisir du mieux qu'elle pouvait. L'Empereur lui avait annoncé lui-même la mort de Dorian, se proposait de la faire accompagner pour qu'elle puisse récupérer son corps, l'appelait son amie et tentait de lui procurer un peu de réconfort... Orane songea que lui jurer fidélité – à nouveau – était le moindre des remerciements.

« Vous avez remporté une grande victoire aujourd'hui... J'aimerais m'en réjouir... je ne peux que vous féliciter. Pour l'instant. » elle repensa à une précédente discussion qu'ils avaient eu, à Vivesaigues quelques temps plus tôt, quand une victoire sur le Noir semblait encore difficile à concevoir. « Et vous avez tenu parole : Harren est vaincu. Encore un miracle accompli. »
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MessageSujet: Re: Near Light   Lun 28 Mai - 23:05

Qu’il était dur d’affronter les conséquences d’une bataille, qu’elle soit gagnée ou perdue. On avait toujours l’impression que seule la victoire pouvait griser ses hommes. Ce n’était pas vrai. Pas même un tout petit peu. On pouvait être grisé d’une défaite, parce qu’on y avait survécu, parce qu’on avait ressenti le puissant cocktail d’émotions et d’adrénaline qui nous permettait de tenir bon, de nous battre envers et contre tout, sans arrêt, sans abandon. La victoire, elle, pouvait être amère. Parfois on ressentait directement le frisson de la victoire, ou en tout cas, l’émotion venait tout de suite après les combats. Ce n’était pas mon cas aujourd’hui. Je restais dans l’expectative. Pas tout à fait certain de ce que je devais ressentir. J’étais comme sonné, engourdi, depuis que ma lame s’était fichée dans le corps d’Harren, fouaillant ses poumons jusque son cœur. Je m’étais figé, à cet instant précis. N’en croyant ni ma chance, ni ma fortune. Je mettais fin à près de quinze années de guerre ouverte ou larvée contre mon pire ennemie. Bien sûr, on n’avait pas encore retrouvé le corps de son fils, et je savais qu’une victoire comme ça laissait toujours des rescapés qu’il nous faudrait poursuivre. J’avais éclaté de rire et de larmes, avant de me retrouvé comme assommé par le revirement et la course folle de notre histoire. Qui aurait pu dire que nous perdrions Buron, après Beurlieu, Paege, Wayfarer ? Et qui aurait misé sur notre résilience ? C’était « fini » pour le Sel et le Roc. Je ne voyais pas comment ils pouvaient tenir à long terme. Mais il faudrait y réfléchir et y travailler à nouveau.


Ne jamais se reposer sur ses lauriers.


Je hoche la tête. Ma vis-à-vis est elle aussi assommée, c’est évident. Et elle a de quoi. Un nouveau monde s’offre à moi, à l’Empire et à son peuple coalisé. Pour elle aussi, même si son impression immédiate était que son monde s’effondrait. Ca n’était pas le cas. C’était une grave blessure qu’elle avait reçue. Traumatisante. Mais pas mortelle. Il fallait se relever, encore et toujours. Pour elle. Pour tous les autres. Je hochais la tête, bref signe de tête, on ne peut plus sérieux. Qui lui indique que je suis là, avec elle, pendant qu’on s’occupe de mon genou encore meurtri à sang. Ca devenait une habitude de me faire blesser sur le champ de bataille. Mais c’était le lot des charges en première ligne.



| Oui. Des personnes loyales et intelligentes. Dégourdies et impliquées. Perpétuer la mémoire et valoriser le sacrifice de votre époux et de tant d’autres épousent aussi sur vos épaules. Comme sur les miennes. |


La femme semble perdue, déboussolée, mais elle semble quand même se raccrocher à quelque chose. Mes arguments, ou pas du tout ? C’était difficile à dire. Je ne pouvais lui promettre d’autre miracle comme celui de la refaire sourire ; c’était prématuré.


| Le véritable miracle serait que je n’ai plus jamais à annoncer ce genre de nouvelles. Priez vos dieux sudiens pour cela ; les miens jugent aussi par la guerre, et je pense qu’ils n’exauceraient jamais cette prière de ma part. |


Je passe à nouveau ma main sur son épaule, la serrant doucement pour attirer son regard.


| Tout ne va pas bien, Lady Whent. Mais je vous promets que ça ira mieux. Vous allez réussir à vous y rendre, ou vous voulez vous reposer un moment ? |







What have I become
My sweetest friend
Everyone I know
Goes away in the end
And you could have it all
My empire of dirt
I will let you down
I will make you hurt



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MessageSujet: Re: Near Light   Ven 1 Juin - 9:15

La fin d'une ère entraîne toujours le commencement d'une autre. Il lui faudrait du temps pour adhérer au vieil adage, accepter le changement et sentir le vent de nouveauté qui semblait souffler sur eux. Une petite voix intérieure lui répétait de garder espoir, ce qu'elle essayait tant bien que mal de faire, mais la peine était un poison efficace auquel il était difficile de résister. Orane entendait les mots de l'Empereur – des paroles encourageantes, pleines de bon sens – elle s'y accrochait avec ferveur pour ne pas sombrer, mais le poison faisait lentement son office. Elle baissa les yeux sur le mestre qui, accroupi à terre, sûturait de son mieux la blessure au genou qu'on lui avait infligé. La plaie avait l'air profonde, et douloureuse avec ça. Jusque là, elle n'y avait pas réellement prêté attention – étourdie par la nouvelle – mais il avait tenu la conversation sans complainte. La douleur ne faisait aucun doute, mais il n'avait rien dit, il s'était contenté de l'écouter, de l'épauler. Elle se sentit presque égoïste, pourtant elle n'en dit rien. Son regard se contenta de croiser le sien un instant, avec une vague étincelle reconnaissante au fond de son œil humide.

« Je prierai pour vous alors. Pour que la paix revienne. » dit-elle en joignant ses mains, comme par réflexe.

Le Ferrant pour guérir leurs blessures. L'Aïeule pour les guider. La Mère pour les protéger. Le Guerrier pour la victoire. Orane prierait certainement, sans savoir si les dieux répondraient à son appel. Peut-être y trouverait-elle un peu de réconfort...
Son esprit commençait à errer à nouveau quand elle sentit une main se poser sur son épaule puis une légère pression s'exercer sur sa chair. Elle tourna la tête pour lui accorder son attention et écouter sa promesse. Je vous promets que ça ira mieux. Comme une enfant, elle acquiesça, sans grande conviction certes, mais elle savait que c'était le chagrin qui étouffait toute forme d'optimisme au fond de son être. C'était un serment qu'il lui faisait, et cela lui suffisait pour l'instant. Quand il lui demanda ce qu'elle souhaitait faire ensuite, elle resta sans voix pendant une minute. Ses mains étaient encore maculées de sang coagulé, il était impensable de les laisser ainsi.

« Je... Je vais me reposer. Mais pas longtemps. Je ne peux pas le faire attendre... » elle prit une profonde inspiration avant de poursuivre : « Je ne sais pas comment vous remercier de ce que vous faîtes pour moi. »

Elle le considéra un long moment sans rien dire, puis se leva quand elle sentit ses forces lui revenir. L'aide de camp fit un geste pour l'aider, mais cette fois ce fut inutile. La douleur n'était pas partie, pas encore, mais elle la maîtrisait. Ou du moins avait-elle l'impression de le faire. Une fois seule, de nouveau face à la réalité et à la terrible perspective de ne plus jamais revoir son époux en vie, elle serait sans aucun doute encore plus désespérée qu'elle avait pu l'être devant lui. Mais à ce moment là, après tout ce qui avait été dit, elle se sentait un peu mieux.

« Rétablissez-vous vite. Et si il est quoi que ce soit que je puisse faire... » commença-t-elle, sachant pertinemment que dans l'immédiat, elle n'était pas en état de faire quoi que ce soit. « Enfin... vous savez... Je dois vous laisser à présent. Portez-vous bien. »

Au milieu de l'assistance silencieuse, elle fit sa révérence sans le quitter des yeux, n'attendant qu'un dernier geste de sa part pour partir. L'expression de son visage était dure, froide – c'était alors la seule façon pour elle de garder sa contenance – mais son esprit était ailleurs. Elle n'avait plus qu'une hâte, retrouver son époux, lui faire ses adieux. À chaque seconde qui passait, l'attente la tuait un petit peu plus, il lui fallait cependant prendre le temps de digérer l'information et essayer de l'accepter. Sinon, elle perdrait la raison au moment même où son regard meurtri se poserait sur la silhouette inerte de Dorian. Elle devait attendre un peu, pleurer – beaucoup – et commencer à se préparer pour ce qui serait très certainement le pire jour de sa vie.
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