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Le chagrin et la pitié [PV Torrhen]
MessageSujet: Le chagrin et la pitié [PV Torrhen]   Lun 7 Mai - 23:32

Pâle comme la mort, les lèvres serrés jusqu’à en être blanche, Bowen fixait le gamin à la mine inquiète qui avait délivré son message. Dans un silence de mort, il ressassait ce qu’il avait appris, comme s’il craignait de ne pas en avoir compris le sens. Son visage paraissait figé, roide, comme les cadavres qui avaient jonché le sol autour d’eux, si peu de temps auparavant. Son bras bandé au niveau du coude paraissait ne jamais vouloir se relever, et ses yeux bleus avaient pris une teinte grisâtre dangereuse, obscurcis par la rage qui montait en lui. Il inspira profondément. La haine bouillonnait dans ses veines, brûlante et étouffante, comme s’il était encore sur le champ de bataille, entouré par tous les vougiers Hoare qui l’encerclaient. Il avait conscience du malaise grandissant de l’émissaire face à lui, mais ne semblait pas en mesure de bouger le moindre muscle, figé qu’il était dans cette posture, et surtout attentif à contenir le déchaînement de violences qui montait en lui. Il ne fallait pas qu’il blesse le garçon. Il devait se retenir encore un peu avant de laisser éclater sa colère et son impuissance. Dans un souffle rauque, il déclara :

« Va immédiatement trouver l’Empereur et dis-lui que le Sénéchal du Nord demande une audience. Il s’agit d’une affaire urgente. »

Sans demander son reste, l’adolescent longiligne s’éclipsa. Bowen inspira … et son poing s’abattit avec violence sur le mobilier spartiate. Ce qui suivit ne fut qu’un long déchaînement de haine, alors que le Glover hurlait sa douleur et dévastait sa tente à coup de poing, insensible à la douleur dans ses mains, à celle de son bras blessé, tout entier contrôlé par une envie brutale et dévastatrice de destruction comme rarement encore il en avait ressenti. Il était au-delà de l’horreur qui l’avait saisi après le sac de Motte-la-forêt. Là, il s’agissait véritablement de folie, de celle qui prenait les hommes au bord du gouffre et les transformait en bête furieuse. Un soldat serait entré à ce moment précis, le Poing Ensanglanté l’aurait étranglé sur le champ, peu importe son tabard, tant il était dominé par son instinct animal, cette fureur sordide qui le possédait désormais. Il était comme hors de lui, un esprit flottant qui observait son propre corps se mouvoir et tout réduire en miettes. Quand enfin, il n’en put plus, épuisé, harassé, quand l’adrénaline de la haine ne suffit plus à contenir la souffrance induite par une conduite aussi irréfléchie, les larmes vinrent. Elles coulèrent sur ses joues, doucement d’abord, puis en torrent alors que prostré, il gisait dans les débris de sa paillasse. Son cœur hurlait autant de colère que de douleur, cognant contre sa poitrine avec frénésie, alors que ses mains destructrices tremblaient, constellées de bleues et pétries d’échardes et d’estafilades. Tout son être n’était que frustration et regret, amertume et affliction. Chaque respiration lui arrachait un hoquet, alors qu’il autorisait enfin son monde à s’effondrer. Après la mort de pratiquement toute sa famille, il avait tenu vaille que vaille. Après le décès de son père, il avait surmonté le deuil comme il le pouvait. Pour ne pas sombrer dans la folie, il était allé de l’avant, réservant ses pulsions pour le champ de bataille, essayant de se raccrocher à différents espoirs : reconstruire son domaine, sa famille, obtenir un monde où ses enfants ne craindraient pas le Conflans. Mais ce monde, à peine l’effleurait-il qu’il se trouvait réduit en cendres, car cet idéal n’avait pas permis que sa sœur soit en sécurité. Le dernier pilier de sa famille, maintenant qu’Edwyle délirait avec les blessés, avait été fait prisonnier par les fer-nés. A cet instant, Bowen se moquait ouvertement de savoir que la capitale de l’Empire était tombée. Seule sa sœur lui importait, égoïstement, méchamment. Il se fichait de tous les gens probablement passés au fil de l’épée, des femmes violées. Qu’ils crèvent, pourvu qu’Alysane vive ! Qu’ils crèvent tous ! Les Glover n’avaient-ils pas suffisamment souffert ? Que fallait-il de plus aux dieux ? Sa propre vie ? Mais qu’ils viennent donc la chercher, qu’ils en finissent ! Crevez, crevez, crevez … La litanie, proférée avec violence, dans un murmure sanglant, l’envahissait tout entier, alors qu’il se répétait ce mantra avec force, qu’il le crachait par tous les pores de sa peau couverte des bleus infligés par les fer-nés à cogner sur son armure. Qu’on les lui apporte, qu’il les châtre, qu’il les étripe, qu’il les pèle vivants, qu’il leur fasse avaler leurs propres bourses avant de les clouer sur une croix !

Combien de temps resta-t-il dans cet état second ? Impossible de le déterminer. Mais quand il se reprit, l’état de sa tente l’horrifia. Hâtivement, il passa la tête hors de l’installation de fortune et brailla pour qu’on lui apporte un broc d’eau. Curieusement, ce dernier vint dans l’instant. Sans un regard pour celui qui l’avait apporté, Bowen s’aspergea le visage. Le contact froid du liquide lui fit du bien, le ramenant à la réalité, éclaircissant sa vision, son esprit. Il inspira à nouveau profondément, pour se calmer. Mais ses mains continuaient à trembler. Méthodiquement, il les enveloppa dans un linge, se disant qu’il ferait passer cela pour des marques de la bataille. Et il attendit, le regard fixe, incapable de penser. On lui annonça que l’Empereur était prêt à le recevoir. Il se leva et suivit le garde Demalion d’un pas lourd, les sourcils froncés. La nouvelle se répandait, et certains murmuraient sur son passage. La froideur de son regard éteignit vite les discours. Quand enfin il arriva devant l’endroit où son ancien mentor reposait, Bowen s’arrêta, prenant une profonde goulée d’air. On l’annonça. Il entra et mécaniquement, mit un genou à terre.

« Votre Majesté Impériale … »


Il se releva, avant de fixer l’ancien Stark. Et se retrouva incapable de dire quoi que ce soit d’autre, comme si les mots se perdaient dans sa bouche. Ordinairement, il aurait parlé de la victoire, demandé des nouvelles de sa santé, se serait inquiété pour sa jambe, aurait fait un rapport de la situation, des blessés … Mais les mots ne lui venaient pas. Le silence s’étirait. Enfin, il parla, d’une voix atone :

« J’ai demandé un décompte provisoire des morts et blessés du Nord. Les chevaux morts ont été équarris comme nécessaire, et l’essentiel de ce qui pouvait être récupéré sur les cadavres a commencé à l’être, même s’il faudra probablement un certain temps pour s’en assurer. Aucun de mes hommes n’a repéré le fils Hoare parmi les cadavres, mais certains sont difficilement identifiables. »

Son esprit d’ordre reprenait le dessus. Mais tout cela lui était indifférent, à cet instant précis, parce que cette victoire si décisive, si longuement voulue, appelée, souhaitée, espérée, lui devenait soudain presque insupportable, car même dans la tombe, Hoare s’en prenait encore au Nord. Et encore aux siens.

« Vous avez entendu, n’est-ce pas ? Pour … »

Il n’acheva pas. Il n’arrivait pas à le dire. Pour ma sœur. Pour Alysane.

« … Fort-Darion. »



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MessageSujet: Re: Le chagrin et la pitié [PV Torrhen]   Mar 8 Mai - 11:12

Les courriers et informations affluaient de toutes parts. Pas d’attaques comme escompté sur Les Epois, sur Darry, sur Viergétang. Pas de mouvements depuis Harrenhal. Pas d’autres armées à proximité. Harren avait joué son va-tout, sans doute avec le sentiment tenace d’avoir été pris au piège. Nous n’avions pas encore les nouvelles détaillées de tout ce qu’il se passait dans la région. Il était donc encore difficile d’estimer quelles places se rendaient, lesquelles se battraient jusqu’au bout. Entourée d’une vaste armée, menacée par une colonne remontant vers nous, Noblecoeur n’avait pas fait de difficultés. De toute manière, sans espoir d’être secourue par qui que ce soit… Je n’avais pas encore eu le temps de profiter de la victoire. Il y avait eu des célébrations spontanées au sein de la troupe, que je n’avais pas brimées, ni empêchées. Les hommes, tant qu’ils assuraient leurs travaux d’enfouissement des corps et de remblais défensifs, étaient bien libres de fêter la bataille la plus risquée mais décisive de cette année qui venait de s’écouler. Je ne le réalisais pas encore, mais Harren mort, c’était la fin d’une époque. Il nous restait quantité de défis à surmonter. Le Bief était un gros morceau, mais il n’était pas le seul, loin de là. Et d’autres nouvelles nous rappelaient que si un pas majeur avait été franchi la veille, la guerre n’était pas finie. Dans un dernier coup de dé, Harren avait envoyé des troupes à Salins. J’avais un temps cru que cette petite force se dirigerait sur mes arrières, mais nos patrouilles n’avaient remarqué que des fer-nés crasseux et peu nombreux qui semblaient éviter jusqu’aux convois impériaux, tant leur petit nombre les empêchait du moindre mouvement offensif. Nous avions été leurrés par ces faux renseignements, et d’après les nouvelles reçues… L’ennemi s’était encore une fois montré expert dans l’art du subterfuge.


Je soupirais, froissant le parchemin, ivre de rage et de haine. Ne pouvait on pas simplement se rencontrer ets’expliquer sur le champ de bataille, comme toutes les armées civilisées du monde ? Non, il fallait que ces maudits pillards s’en prennent encore à des endroits non défendus. Je réfléchis un moment. Le chef de nos patrouilles maritimes m’envoie son compte rendu d’observation, et m’assure que sa flotte est en capacité d’intervenir. Je le crois sur parole ; nous avions eu bien raison finalement de continuer de patrouiller en nombre les eaux de la Baie des Crabes, et de faire passer nos lignes de ravitaillement par la Néra. D’un autre côté, pouvions-nous agir ? Je n’en savais rien. Il me manquait des informations cruciales pour prendre une décision. La troupe ennemie avait de toute façon été saignée, sans aucun doute, par un assaut sur une bourgade naturellement défendue par le bras de mer. Un nordien déboule, me salue et m’informe que le Sénéchal du Nord réclame audience. Glover. Bien sûr. Alysane se trouvait déjà sur place, sa sœur. Je brise le bout de bois qui me sert de canne depuis la veille, sur mon genou encore valide, et j’en jette violemment les tronçons au feu. Ce revers sera puni dans le sang. Il faut un moment pour qu’on me change les bandages. A force de m’agiter, les fils du genoux tenaient, mais laissaient suinter du sang. Je maudissais ma malchance, et les séquelles d’une guerre éternelle. On me bande à nouveau les blessures et on m’aide à revêtir cape et épaisseurs supplémentaires, car même dans le pavillon avec le foyer central, le froid mordant de l’hiver pénétrait sans arrêt, renouvelant ses assauts. On m’indique que Bowen est présent, et un geste de la main suffit à le faire rentrer.


Je toise l’homme, jadis fougueux jouvenceau, à jamais transformé par ses nouvelles responsabilités et le bain de sang de la veille. Il est furieux, je le sens d’ici ; sa haine me percute comme une vague de chaleur, un soir d’été à Goeville. Je le salue d’un signe de tête.



| Lord Sénéchal. |


Je l’écoute attentivement, alors que je sens d’ici le poids qui lui serre la gorge. Il m’informe des dispositions prises par ses soins concernant l’armée nordienne, et me parle des chevaux. J’acquiesce d’un signe de tête.


| Gageons qu’il s’est enfui. La guerre continuera donc, mais selon nos termes. Veillez à convoyer grosse quantité de chevaux au dragon, il en engloutit une grosse quantité. Vous le trouverez dans les bois à l’ouest… Laissez la charrette en lisière, ne prenez aucun risque. Pas d’attaques pour le moment, mais la bête est dangereuse, du fait de ses blessures. Salez le reste, et distribuez en double ration aux hommes. Il est temps de recouvrer nos forces. |


Bien sûr, Fort-Darion. C’était le réel objet de sa visite, même si son rapport aurait sans doute dû être fait… Après qu’il en ait référé au Roi du Nord.


| Oui, je l’ai appris tôt ce matin. Ces fils de truies nous le paieront. Pour l’instant, les informations reçues sont confuses. Il ne devait pas y avoir de forces ennemies dans ses environs, d’après nos éclaireurs nordiens d’Herpivoie ou les Peyredragoniens de Darry. L’ennemi prouve une fois encore son recours aux plus vils stratagèmes. |


Je pose ma main sur son épaule, et la serre.


| Notre victoire ici change tout. Nous allons nous regrouper, attendre l’Impératrice, soigner nos blessés. Et nous marcherons sur ma ville pour la libérer de ses agresseurs. Je ferais tout pour que votre sœur vous soit rendue en vie, Sénéchal. Je vous en fais le serment. |









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MessageSujet: Re: Le chagrin et la pitié [PV Torrhen]   Dim 10 Juin - 19:34

Parler d’affaires triviales, ordinaires, avait l’avantage de permettre à un esprit ordinairement rationnel comme celui de Bowen de se concentrer, d’évacuer momentanément la haine qui continuait de brûler dans ses veines, par tous les pores de sa peau. S’occuper avait toujours été un moyen pour lui d’oublier ses sentiments, de s’abîmer dans le travail, comme d’autres se ruaient sur la boisson, les femmes ou le carnage … Même si pour le dernier, il avait déjà étreint cette possibilité après le sac de Motte-la-forêt. Et, s’il était parfaitement honnête, une part de lui-même hurlait pour qu’il en soit encore ainsi, pour marcher sur Fort-Darion à la tête des armées du Nord et pour massacrer un par un chaque fer-né qui avait eu le malheur de s’attaquer à sa sœur et à ses gens. La perspective de se baigner dans le sang de Salfalaise, de l’étriper de ses mains, de l’étrangler entre ses poings pour faire honneur aux armes de sa maison le ravissait secrètement alors que cette vision barbare submergeait brusquement ses sens. La vengeance … Mais à quel prix ? Péniblement, il se concentra de nouveau, chassant à grand peine ce qu’il désirait au plus profond de son âme, reprenant le dessus sur ces instincts brutaux qui l’horrifiaient. Lui qui avait toujours été un homme doux, plutôt bon … Moqué même pour cela, pour ne pas être suffisamment brutal aux goûts de certains, pour ses plaisirs simples de presque vieillard, finalement. Il n’avait jamais été un Conrad Omble … Et pourtant, à mesure que les mois passaient, il se voyait changer, depuis la guerre contre les sauvageons, comme si la perte de sa famille avait amorcé une transformation radicale en son être, qui peu à peu prenait de l’ampleur. Déjà, sur le champ de bataille, là, face aux troupes du Noir, il avait ressenti plusieurs fois cet abandon, cette haine, ce déferlement de violence et cette joie sordide de tuer, encore et encore. Là, en repensant à sa réaction quand il avait reçu la nouvelle … Une vague de dégoût le submergeait presque. Au fond, il ne valait pas mieux que les autres. Il était même pire. Tous le voyaient comme un homme d’honneur, alors qu’il n’était qu’une bête dont les chaînes craquaient. Cette image … Elle n’était que tromperie. Hypocrisie. Courtisanerie. Mais il s’y accrochait, parce que même si le vernis craquelait, il s’accrochait à cette illusion d’être ce galant homme si apprécié des dames, histoire de se croire humain, au moins encore un peu, et pas uniquement chien voué à mordre éternellement aux ordres de ses maîtres et de sa fureur. Il prit une inspiration profonde. Son esprit se fixa sur les aspects mornes de l’après-bataille … Et pour un temps, faussement, la tempête sous son crâne se calma.

« Votre fils m’a donné les mêmes instructions, lorsque je lui ai fait mon rapport, hier soir. Le sang des Stark ne saurait mentir, semble-t-il.

Du reste, j’admets qu’approcher le dragon n’est pas dans mes priorités. Retirer le Prince Baratheon de ses griffes a déjà été terriblement difficile … Je ne tiens pas forcément à retenter l’expérience une seconde fois. »


Le grand reptile effrayait Bowen. Comment lui en vouloir ? Pour un homme simple, une telle créature était à mi-chemin entre l’abomination et le divin, et il ne tenait guère à se faire rôtir. Et pourtant, il avait bien fallu faire face à la bête, attendre qu’elle s’en aille lécher ses blessures ailleurs pour évacuer le bâtard légitimé et s’assurer qu’il n’était ni blessé sérieusement, ni incapable de se réveiller. Sa perte eut coloré la victoire d’une amertume profonde, il le savait. Cela n’empêchait pas le Glover de continuer à éprouver une certaine terreur en parlant du lézard volant, en revoyant sa fureur et les cadavres fumants à ses pieds, et surtout en se souvenant du cri que Meraxès avait poussé une fois blessée, cette complainte abominable, et si bizarrement … pas humaine, non. Mais sensible, oui. Ce n’était pas qu’une montagne d’écailles cracheuse de feu, mais bel et bien une créature qui respirait, qui ressentait, qui vivait. Il était bon, parfois, de s’en souvenir.

La main de l’Empereur sur son épaule le surprit, mais brusquement, il se sentit rasséréné, et également submergé par un maelstrom d’émotions confuses. Il y avait une forme de chaleur, dans ce simple geste, comme si, l’espace d’un instant, il se trouvait face à ce qui ressemblait le plus à un père et qu’il obtenait son soutien, aussi attendu soit-il. Et en même temps, une peur indicible, alors qu’il imaginait sa sœur prise entre deux feux. Une fois encore, la haine et l’amour qu’il éprouvait pour Alysane se confondirent et lui. Et enfin, la haine reflua, vaincue par l’affection inébranlable qu’il vouait à son aînée, cette adoration pour celle qu’il continuait d’adorer, de louer, pour celle avec qui il partageait ce lien ineffable, inimitable, presque indescriptible.

« Je n’en doute pas. »


Cela était certain.

« Y a-t-il … une possibilité de … négocier la reddition ennemie ? Ils sont cernés, leur Roi est mort … Notre victoire change tout, en effet. Et je pense … Non, je suis sûr que ma sœur, si elle est encore en vie, tentera l’impossible pour essayer de les convaincre.

Je veux dire … Une part de moi réclame vengeance, mais une autre … aimerait tout simplement que le sang cesse de couler, pour un temps du moins. Pouvoir retrouver ma sœur en vie … C’est tout ce que je désire. »


Il prit une profonde inspiration et soupira :

« Je sais que c’est là faiblesse, peut-être lâcheté mais … Perdre Alysane … »


Sa voix se brisa. Douloureusement.

« Pardonnez-moi. Nous avons tous nos souffrances, avec les morts des derniers jours, les blessures à endurer, les frères à pleurer. Je ne veux pas vous importuner, alors que j’ai conscience qu’il y a tant à faire, et que la bataille n’a point été sans prélever son tribut sur votre chair, encore. »

Doucement, il ajouta :

« Sans votre arrivée, je serai probablement mort des mains du Noir. Je n’avais plus assez d’hommes pour soutenir sa charge, même si j’avais rallié les derniers chevaliers de Peyredragon en vie à mes nordiens.

J’espère que l’Impératrice ne m’en voudra pas d’avoir assumé le commandement des hommes de son frère. Cela m’a semblé … naturel. »



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MessageSujet: Re: Le chagrin et la pitié [PV Torrhen]   Lun 11 Juin - 16:47

Faire « tout ». C’était paradoxal, car lourd de sens, d’une profonde valeur d’engagement, mais aussi assez absurde, car il était clair que non, je ne pourrais sans doute pas tout faire. Je ne pourrais abdiquer ma couronne, ni au sens propre ni au figuré, et je ne comptais nullement rétribuer ces barbares pour leur pillage. Au contraire même, j’étais plus que jamais déterminé à ne rien lâcher. Ce tout était en fait à mettre au conditionnel puisque je n’allais pas tergiverser trop longtemps avec un pillard, ou prendre plus de risques en terme d’image. J’allais attendre l’arrivée de Rhaenys ; elle ne devait plus être très loin et si nous étions parfois en désaccord ou de caractéres semblables en matière de négociation, je ne pouvais pas nier qu’ensemble nous étions plutôt motivés et concentrés à trouver de bonnes solutions. Et je ferais effectivement tout ce que l’honneur et le prestige de ma fonction me permettraient. Bowen est personnellement touché ; je le sens bien. Il a une manière bien à lui d’exprimer –ou non- ses sentiments, contrairement à de nombreux généraux particulièrement expansifs dans leurs sentiments. Mais je le sens ; il a longtemps été mon aide de camp et je sais bien ce qui doit couver dans son coeur. Pour le meilleur comme pour le pire, c’était ce genre de moment qui révélait un homme et sa nature véritable ; ce n’était jamais quand les choses allaient bien mais toujours quand elles semblaient désespérer, que l’on révélait nos travers les plus intimes.


Je hoche simplement la tête lorsqu’il évoque mon fils et les instructions données par lui. Je n’en savais rien et je ne risquais pas de le savoir, Jon et moi n’avions pas eu de contacts après les combats alors que déjà je chevauchais deux lieues au sud du champ de bataille pour prévoir le campement de l’armée et l’occupation de Noblecoeur, qui n’était jamais qu’un petit bourg. Il n’avait pas demandé à me voir, et n’était pas non plus venu se rendre compte de mes blessures. Je respectais sa distance, et en faisais peu de cas ; s’il n’était plus mon fils comme il l’avait dit, au moins se montrait-il Roi du Nord, et pour notre peuple comme pour l’histoire de notre nom, c’était tout ce qui importait. J’acquiesçais à nouveau aux paroles de Bowen à propos du dragon.



| L’approcher n’est pas simple, mais remercions les Anciens Dieux de sa présence. Il a aidé à combler un vide dans notre centre à un moment dangereux, victoire était sans doute déjà nôtre, mais il empêcha la déroute de notre flanc droit en attirant sur lui au centre toute l’attention d’un ennemi déjà épuisé. |


De toute manière, je savais d’expérience que le dragon ne se laissait faire que par ceux dont il se rappelait. Rhaenys d’abord. Orys ensuite. Loin derrière, Forel et les sergents de Peyredragon, soldats permanents qui avaient longtemps côtoyé le dragon. Pour eux c’était plus naturel que ça ne le serait sans doute jamais pour nous. Je l’avais vu fondre sur l’ennemi et le mettre seul en déroute, à Paege, et j’avais vu les reliefs de son action à Haye-Pierre. Je me rappelais encore très bien de notre rencontre avec Rhaenys, et je n’avais que trop imaginé ce monstre volant me tomber dessus depuis les cieux, se repaissant de Brennus en même temps que de ma propre personne. Brennus me ramena à la réalité, et à la force de ses propres inquiétudes. Certains hommes étaient faibles pour les femmes. D’autres pour les richesses, ou les honneurs. Certains l’étaient pour le pouvoir, et les derniers le seraient immanquablement pour leur famille. C’était son cas. Sauf qu’aujourd’hui il était Sénéchal du Nord, et sa situation personnelle ne devait pas interférer avec ses sentiments. Le Nord serait autrement guidé par un loup bicéphale qui n’aurait d’autre moteur que son coeur, alors qu’il avait sans doute plus que jamais besoin de tête.


| Ce n’est qu’un maigre sacrifice au nom de la victoire. Mais je vous comprends, Sénéchal. Savoir ses proches sous la coupe de l’ennemi n’a rien d’agréable et les savoir en danger est angoissant. Mais nous avons tous un poste et un devoir à remplir. S’ils sont tenus avec la tête froide, alors nous ne pouvons que fournir le meilleur de nous-mêmes pour les retrouver en un seul morceau. Je ne permettrais pas qu’il arrive malheur à votre soeur, sachant qu’elle était venue à Fort-Darion sur ma proposition. Sa sécurité est donc de ma responsabilité, et je prendrais contact avec ce général ennemi, sinon pour obtenir sa reddition, au moins pour convenir d’un échange de prisonniers. |


Je haussais négligemment les épaules devant la question du jeune seigneur. Honnêtement, commander à quoi, trente chevaliers survivants, quelles conséquences cela pourrait avoir ? Comme tous les souverains et dirigeants de ce monde, Rhaenys avait sa fierté, et une conception plus sudienne que la nôtre de ses prérogatives. Il n’empêchait pas que je voyais mal ce qu’elle aurait à y redire.


| Mon épouse serait fort en peine de vous reprocher ce temporaire commandement sur une fraction si petite de ses troupes sans chef, sachant que je commande l’armée de Peyredragon depuis une campagne et que ses troupes se réduisent à peau de chagrin en quatre batailles successives. Le plan a fonctionné. Il a coûté cher, mais il a fonctionné. Nous nous retrancherons cet hiver et l’essuierons ensemble, mais la guerre n’est pas terminée. |








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