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Mend [Tour V - Terminé]
MessageSujet: Mend [Tour V - Terminé]    Dim 15 Avr - 13:41

Son époux dormait encore quand Orane quitta le lit. Il était tôt, trop tôt, mais elle avait à l'esprit des milliers de pensées soucieuses qui l'empêchaient de s'assoupir à nouveau. Comment diable Dorian faisait-il pour avoir l'air de ne s'inquiéter de rien ? Même après tant d'années de vie commune, elle se laissait toujours impressionner par le sang-froid dont il savait faire preuve – sauf dans un de ses rares accès de colère. Il ne s'était même pas écoulé une semaine depuis Buron, et pourtant il avait un air si paisible quand il dormait qu'elle ne put réprimer un sourire. À travers la fenêtre, elle vit poindre au loin les premières lueurs. Un nouveau jour se levait sur Vivesaigues.
Une fois habillée, les cheveux arrangés en une tresse qui reposait nonchalamment sur son épaule, Orane prit sur elle de descendre à la rencontre des domestiques. Elle prendrait son service auprès de l'Empereur un peu plus tôt que d'ordinaire, sans doute serait-il encore endormi lui aussi. En le laissant aux bons soins du mestre qui était venu la veille prendre sa place, elle le savait un peu fiévreux, aussi dans un souci de professionnalisme s'était-elle montrée quelque peu réticente à quitter son chevet. Avec un peu d'espoir, on verrait son état s'améliorer d'ici quelques jours, mais pour l'instant elle n'avait pas la sensation de lui être très utile.
Au détour d'un couloir surgit une jeune servante qui devait être à peine plus âgée que sa fille et qu'elle avait coutume de croiser depuis qu'elle occupait de nouvelles fonctions. Celle-ci, surprise de la rencontrer en ce lieu et à cette heure, s'arrêta pour la saluer avec déférence.

« Madame, je m'apprêtais à porter des linges et des bandages propres à Mestre Halmon, pour son Altesse impériale. »

« Ne vous donnez pas cette peine, je m'en charge. »
lui dit-elle en tendant les mains pour les réceptionner. « Et faites-nous porter un peu d'eau chaude, je vous prie. »

« Bien, Madame. »


Tandis que la servante faisait demi-tour, Orane reprit l'escalier pour rejoindre son poste. Elle s'engouffra dans les couloirs devenus familiers sans y prêter plus d'attention, tourna une fois à gauche puis salua les gardes qui la laissèrent pénétrer dans l'antichambre. Cette petite pièce regorgeait souvent de personnages importants, de nobles ou de chefs de guerre, mais tous ne se voyaient pas accorder une audience avec son Altesse. Il lui arriva même parfois d'y croiser son époux. Toutefois, de si bonne heure, elle était presque vide à l'exception de deux autres hommes armés dont dépendait la sécurité de l'Empereur souffrant.
Orane tâcha de frapper doucement à la porte, de peur d'interrompre son repos, et le mestre ne tarda pas une seconde pour lui ouvrir.

« Vous voilà bien matinale ! » s'exclama-t-il en s'écartant de son chemin pour lui permettre d'entrer.

« Je ne voudrais pas le réveiller.... »

« Ne vous inquiétez pas. »
puis, d'un mouvement de tête qui lui indiquait l'autre extrémité de la chambre, il ajouta : « Il l'est déjà. »

Orane suivit son regard. Le jour était encore jeune et sa faible clarté n'éclairait pas plus loin que le bureau sur lequel reposait le nécessaire de correspondance. Dans le reste de la pièce, on ne bénificiait que de la lumière des flammes dansant dans l'âtre. Malgré cette relative obscurité, il lui sembla en effet distinguer les yeux ouverts du blessé sur son lit – le gauche du moins, car la paupière gonflée de son œil droit lui entravait encore la vue. Ceux qui l'avaient examiné semblaient sceptiques quand à sa capacité de la retrouver complètement un jour, même Mestre Halmon qu'elle tenait pour le plus optimistes de tous. Peu importe, elle refusait de se laisser abattre.
Il y avait autre chose : chaque jour, elle le sentait un peu plus fatigué. C'était une impression tout à fait personnelle, car elle n'avait pas réellement eu l'occasion de le côtoyer auparavant et, du reste, il était difficile de lire quoi que ce soit sur son visage couvert de sutures et de bandages. Avait-il seulement trouvé le sommeil cette nuit ? Elle se pencha vers son interlocuteur pour le lui demander discrètement, mais le mestre se montra plus qu'évasif. Seul l'Empereur pouvait leur apporter une réponse et il ne parlait que rarement. Les premiers jours, il avait fait beaucoup d'effort pour prononcer quelques mots, Orane craignait que cela n'ait eu pour effet que d'épuiser ses forces.
Après un silence, Halmon les salua respectueusement puis quitta la pièce pour lui laisser la place. Orane attendit que la porte eut claqué derrière elle pour s'avancer et, comme l'exigeait le protocole, faire une rapide révérence avant de s'adresser à son souverain :

« Sire. »

D'un pas léger, elle vînt déposer les linges sur le guéridon qui jouxtait le lit et, presque par réflexe, apposa le dos de sa main sur son cou pour prendre sa température. La fièvre était tombée. Un léger sourire de soulagement étira ses lèvres, les choses semblaient retourner peu à peu à la normale. Elle tira une chaise pour s'asseoir près de lui en attendant que la servante apporte l'eau qu'elle avait demandé ; il lui faudrait le débarbouiller un peu, s'assurer que les blessures restaient propres et changer les bandages souillés pour qu'il cicatrise bien. Comme à son habitude, sans réellement attendre de réponse en retour – ou peut-être un léger mouvement de la main, quelque chose qui ne lui serait pas trop pénible – elle tentait de faire la conversation :

« Comment vous sentez-vous ce matin ? »
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MessageSujet: Re: Mend [Tour V - Terminé]    Lun 16 Avr - 23:09

Le mur de boucliers fer-né n’est pas très loin devant. Cent pas. Des flèches éparses tombent sur nous, mais la plupart n’ont pas la force de percer les épais boucliers ou les armures d’acier des Demalion. Les hommes lâchent des cris de défi et de rage, surtout les nordiens. Beaucoup agitent la hampe de leur lance et les fanions noirs, rouges et blancs, en direction de l’ennemi. Il tente de protéger son flanc, mais c’est trop tard. Au milieu des divisions de vétérans nordiens, la Garde se prépare à s’abattre comme la foudre. Brennus prend de la vitesse. Il s’élance dès que je le pousse en avant. La Garde rugit et fonce derrière moi. Les sabots ferrés des destriers caparaçonnés d’acier perforent la terre et éventrent la plaine, remuant touffes d’herbes et pulvérisant les mottes de terre et de neige sur la plaine glacée de Buron. Je tends ma nouvelle arme, Morsure, alors que le choc se rapproche. La vague de sabots et de métal s’élance en hurlant en quatre lignes, étriers contre étriers, lances couchées. Je vois les fer-nés et conscrits du Conflans, qui essaient de former leur défense, boucliers tendus. Les plus gros destriers de la moitié nord de Westeros ne se laissent pas impressionner, et la vague d’assaut renverse l’ennemi, mord dans ses rangs, écharpe toutes les parties de chair et d’os qui passent à sa portée. Morsure fend un casque dans un crissement de fer, enfoncé par la lame valyrienne qui défonce l’os jusqu’à la mâchoire. Le fer-né s’effondre et Brennus piétine à mort un fantassin tandis que j’en pourfends un autre. Puis encore un autre, que j’embroche de la pointe, pour trancher le col d’un quatrième. Le sang est partout, mais l’ennemi agite lances, haches, épées. Je tue Harren. Un autre fantassin se présente, et me poignarde par-derrière. Il a aussi le visage d’Harren. Je charcute, aggravant la note du boucher, repeignant mon casque et mon visage de sang, tandis qu’une armée de Harren m’entoure pour m’abattre à coups de lances.


Je me réveille, couvert de sueur sous les peaux de bête qui me servent de couverture. Et je maudis Harren, je maudis la défaite et je me maudis moi-même, l’impression que toute une armée m’a violemment piétiné. Le côté droit du visage est engourdi, la plaie en plein milieu est déjà chauffée à blanc, comme si on venait tout juste de me l’infliger. Je déglutis alors que je me redresse comme je peux, les bras tremblants, et l’effort me crispe, et m’arrache un râle de douleur que je contiens malgré tout. Je déteste cet endroit. Je déteste perdre. Il fallait bien que ça arrive un jour, mais maintenant que je commençais à aller mieux, enfin, que je ne risquais plus de mourir du jour au lendemain, je mesurais l’ampleur de la catastrophe. Vingt mille hommes au tapis. Moitié plus en face, mais Harren avait encore pu se le permettre. Nous, c’était moins évident. Les mauvaises nouvelles continuaient d’arriver de l’Orage et Rhaenys n’y était pas encore arrivée pour le défendre. Je laisse respirer ma blessure sur le visage, il faut laisser respirer la plaie et les sutures, il faut que cela s’encroûte et sèche le plus tôt possible, pour éviter les humeurs suintantes synonymes d’une reprise de la fièvre et d’un risque de mort plus concret. Mon reflet dans la bassine de cuivre est la contemplation même de ma défaite ; bleus violacés sur mon cou, là où l’on a essayé de me pendre. Œil droit gonflé à faire peur. Lézarde sanglante en plein visage.


J’ai tenu à garder ma barbe, qui camoufle certaines marques, mais le reste de ma peau est souvent tuméfié. Je maugrée, et renvoie le mestre. Assez de ces soins qui n’améliorent rien ; je me battrais contre ces blessures, mais j’avais une quantité gigantesque de travail à abattre pour éviter la fin de l’Empire à peine celui-ci avait-il vécu. On entre. La Whent, « prêtée » par son époux pour me servir de plume, tremblant trop pour le moment, et étant plus efficace si je dictais ce que je pensais. Je la salue d’un signe de tête qui me fait souffrir, mais je ne souffle mot au début, essayant de m’humecter les lèvres sans toucher le côté droit de ma face ravagée, où les lèvres se sont déchirées, et j’avale péniblement ma salive au goût ferreux du sang. Sa main, douce et chaude, me prend la température et jauge de mon état. Je ne souris pas, et je plisse mon œil valide en guise de salut complémentaire.



| Ma… Ma Dame. Nous avons… Beaucoup… De travail… Auj… Aujourd’hui. La peste... Soit du mestre... Qu'au moins, il me laisse mourir tranquille ! | achevais je rapidement, me provoquant une vive douleur.


[i]Je ne pouvais parler ni vite ni fort, au risque de nuire à la cicatrisation de ma joue et de la commissure de mes lèvres, c’était pénible et épuisant comme exercice.



| Je me sens… Hummm…. Dé… Déterminé. Pouvez… Vous pouvez… Faire les… Bandages ? Plus tôt… Mieux… Ce sera. Beaucoup de travail. De missives… et d’ordres. Mais vous-même ? Comment… Allez… Vous ? |
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MessageSujet: Re: Mend [Tour V - Terminé]    Mer 18 Avr - 14:36

Qu'il lui restât assez de force pour dire qu'il était mourant prouvait en un sens le contraire. La remarque d'ailleurs avait été prononcée d'une traite, ce qui n'était certes pas prudent étant donné la récence de ses blessures, mais qui s'avérait plutôt encourageant pour l'avenir. Orane se demanda ce qu'en aurait dit Mestre Halmon, eût-il encore été présent, puis s'il disait la même chose d'elle en son absence. Les femmes de soldats s'habituaient bien souvent à ce genre de discours – elle en avait encore fait l'expérience dernièrement aussi bien avec Dorian qu'avec son frère – les défaites prenaient le pas sur tout le reste, la mort parfois semblait enviable... comme s'ils oubliaient que la défaite ne dure qu'un temps mais que la mort, elle, est bien définitive. Patience et compréhension étaient les seules armes dont disposaient celles et ceux qui veillaient les vaincus, en attendant qu'ils retrouvent eux-même le goût de vaincre. Orane ne faisait pas exception.

« J'ai bien peur qu'il vous faille patienter encore longtemps pour cela. » ironisa-t-elle. « Sans doute le mestre ne peut-il en dire autant. »

Quand il lui demanda à son tour comment elle allait, par politesse probablement, elle ne ressentit pas la nécessité d'y répondre honnêtement. Comme il le lui avait fait remarquer à l'instant, ils avaient beaucoup de travail à faire, et peu importaient les états d'âme d'une simple copiste, là n'était pas la raison de sa présence.

« Bien, je vous remercie. » répondit-elle sobrement au moment même où l'on frappait de nouveau.

Ainsi qu'elle l'espérait, la domestique apportait enfin l'eau. Orane se leva pour lui prendre le bassin des mains, laissant à la jeune fille le loisir de débarrasser la pièce de celui qu'il lui fallait vider puis de disparaître aussi rapidement qu'elle était apparue.
Sa besogne quotidienne consistait à retirer les bandages qui recouvraient de leur mieux les quelques blessures impossibles à recoudre, les brûlures plus particulièrement et les endroits où la peau avait été arrachée à vif par quelques coups bien placés. Un par un, elle s'atela à les défaire avec précaution, s'efforçant de détacher les fibres épars pris dans les chairs cicatrisantes sans emporter ce qu'il restait de peau avec – quand la chose s'avérait irréalisable, elle ne manquait pas de s'excuser. Seule la grande estafilade qui lui balafrait le visage arborait ses grossières sutures à l'air libre, impossible de les manquer. Ç'aurait été mentir que d'affirmer qu'elle s'était habituée à cette vue, toutes les blessures qu'elle avait un jour soignées ne pouvaient rivaliser avec les siennes et il lui arrivait encore d'avoir l'estomac noué quand son regard se posait sur les ecchymoses qui lui ceignaient la gorge. Son expression neutre ne laissait rien transparaître, elle y veillait attentivement.
Ayant enfin retroussé ses manches sur ses avant-bras, elle ouvrit le pot d'argile que le mestre avait laissé à disposition et y plongea la main pour en ressortir quelques cristaux de sel qu'elle laisserait dissoudre dans l'eau tiède. Une dose bien inférieure à celle que sa propre mère avait l'habitude d'utiliser, car les souvenirs douloureux de ces désinfections salées la hantaient toujours. Elle y trempa un linge, l'essora puis appliqua le tissu humide sur l'une des plaies qu'elle venait de découvrir. La méthode était loin d'être douce, mais pour beaucoup elle était efficace : non seulement les plaies séchaient plus facilement, mais elles cicatrisaient aussi plus vite. Elle profita de l'instant pour éponger la sueur qui perlait sur son front – on l'aurait dit tout droit revenu du combat – puis reproduisit avec soin les gestes qu'elle venait de faire : elle replongea le linge dans le mélange salin, l'essora consciencieusement puis nettoya la blessure suivante et ainsi de suite jusqu'à atteindre celle qui scindait sa joue. Cette dernière étant fermée, il ne faisait aucun doute que le sel n'y provoquerait qu'une douleur moindre comparée aux autres.

« Fort heureusement, nous n'aurons bientôt plus besoin des sels du mestre. »

En effet, la plupart des écorchures commençaient à montrer des signes évidents de guérison. Orane tamponna délicatement les zones encore humides pour les sécher avec un linge propre puis, tandis qu'elle appliquait de nouveaux bandages sur les plaies qui en nécessitaient, fit ouvertement référence au nécessaire de correspondance qui les attendait :

« Par quoi allons-nous commencer aujourd'hui ? »
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MessageSujet: Re: Mend [Tour V - Terminé]    Mer 18 Avr - 19:26

J’avais conscience que je ne souffrais pas des mêmes maux que bien des blessés de notre armée. C’était pourquoi je ne voulais plus de la présence du mestre de Vivesaigues, même s’il avait été mis à ma disposition par la Reine des Rivières et des Collines, qui dirigeait l’endroit en l’absence de son mari, parti nous rallier la côte avec l’armée de mon fils. Buron avait été une opportunité que j’avais saisie en leur absence, opportunité qui s’était avérée extrêmement payante le premier jour avec la destruction quasi complète d’une premier armée ennemie… Mais une seconde, plus nombreuse encore, avait fait son apparition, et il était clair que nous ne pouvions pas lutter. Mais nous nous devions d’essayer. Tourner le dos voulait dire que nous prenions sciemment le risque d’être accrochés sur nos arrières et perdre ainsi beaucoup d’hommes sans gains. J’avais joué, et j’avais perdu. Le destin était un adversaire difficile à appréhender, et le mien m’était revenu en pleine poire. Au sens littéral. Je n’avais perdu l’usage d’aucun membre, même si j’avais été battu presque à mort par la piétaille qui m’avait capturé, soudards trop heureux de laisser s’exprimer leur âme de hyènes contre l’ennemi honnis que je suis pour tous les fer-nés. Et mes autres blessures ne m’handicapaient pas directement ; je préfèrais que les mestres et leurs aides sauvent les soldats qui avaient eu des membres défoncés par les combats, ou soumis à d’importants saignements… De mon côté, tout ce qui avait pu être fait l’avait été en très peu de temps. Maintenant, il fallait prier les dieux, et voir ce qu’ils allaient me laisser quand mon visage dégonflerait, quand les hématomes sur mes côtes et mes articulations s’estomperaient. Je savais bouger. Roidement, certes, mais je restais mobile. C’était l’essentiel.


Car Harren courrait toujours, et il était hors de question de laisser sa fin à un autre. Je consommerais la mienne, à défaut d’avoir la sienne, mais ce combat me revenait. Je n’ai pas trop le cœur à rire, mais le coin gauche de mes lèvres, le coin intact, s’arc-boute en un fantôme de sourire, suite à la plaisanterie de la jeune riveraine.



| La p-peste soit… De l’a…L’attente. J’ai… Attendu ce… moment… Durant des années… Et le voilà qui… M’é-m-échappe. Et je… Parle… Comme un… Foutu… Vieillard. |


Moi qui était connu pour ma voix grave, autoritaire, une voix habituée à gueuler des ordres à des centaines de soldats sur le champ de bataille, une voix habituée à rire entre les tablées d’un banquet. Pas à marmonner comme un vieil impotent. Whent me répond poliment et attend la servante qui ramène de l’eau propre et claire. La dame me retire les bandages et je me laisse faire, docile, me crispant quand le bandage se détachait plus douloureusement de ma peau croûtée et de mes plaies qui saignaient encore par moments. Je m’efforce de rester coi, dans une attitude faussement courageuse, mais en réalité pour ne rien laisser paraître de la douleur et de la honte que je ressentais. Je devais reconnaître son propre courage, d’ainsi suppléer la jeune Daena Redwyne et le mestre, pour un travail qui n’était à l’origine pas le sien. Orane n’est pas dupe, quoiqu’il en soit. Plusieurs fois quand elle désinfecte mes plaies pas encore cicatrisée, elle se retrouve à devoir éponger mon front qui s’humidifie de sueur presque aussi vite qu’elle ne l’essuie. Je serre les dents encore un moment avant qu’elle nettoie les derniers sillons dans mes chairs. J’opine du chef en silence, achevant d’assimiler la souffrance, de la faire mienne, uniquement mienne, alors que la dame me dit que nous pourrons bientôt nous passer de sel.


| Je… J’espère. Je vais… de-devoir… Me mon…trer… à la troupe. |


Lui montrer que j’étais bien vivant, à peu près entier, et toujours confiant dans notre victoire finale malgré ce revers de Buron. Je réfléchis un instant alors qu’elle embraie sur son travail principal ; recopier ce que je lui dictais pour pouvoir continuer de gérer l’Empire. Ordres militaires, décrets économiques, édits de lois impériales, correspondance personnelle… Tout y passait nécessairement.


| Fort-Da…Darion. Notre future… Capitale. Parlez… Parlez-moi d’abord… De… La région… De Salins… Voulez-vous ? |






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MessageSujet: Re: Mend [Tour V - Terminé]    Ven 20 Avr - 23:35

À force de l'entendre, Orane s'était habituée à cette voix chevrotante qu'il décriait tant, à ce ton souvent irrité par la récente tournure des événements. Bien des esprits étaient ressortis frustrés de l'échec qu'avait été Buron, il n'était dés lors pas très difficile de comprendre ce qui pouvait occuper l'esprit de l'Empereur, même alité. Elle n'ignorait pas que, dés qu'il serait en état de se montrer devant ses hommes comme l'envie semblait l'en tarauder, il reprendrait la route du combat avec encore plus d'ardeur qu'il n'en témoignait aujourd'hui. L'eût-elle connu plus personnallement, Orane se serait sans doute permise de lui conseiller de ménager ses forces, mais elle n'était pas mestre, ni général, son avis – celle d'une femme de chevalier – lui paraissait avoir peu de valeur dans ce domaine. La reprise des hostilités, cependant, la remplissait d'une angoisse farouche qui parasitait ses nuits. Cette défaite que nul n'attendait, cruel coup du sort, ne faisait que lui rappeler chaque jour davantage à quel point l'avenir était en vérité incertain et qu'une vie, voire des milliers ne tenaient qu'à un fil. Dorian, fidèle à lui-même, suivrait l'Empereur dans toutes ses campagnes à venir, célébreraient ses victoires, subiraient ses défaites et son épouse, restée derrière, passerait jours et nuits à attendre de ses nouvelles, dans la crainte du pire. S'il devait disparaître, elle en aurait le cœur brisé, et son impuissance la rendait malade. En cela, elle comprenait un peu ce que devait ressentir son souverain, contraint de se reposer sur elle pour accomplir son rôle de chef de guerre.
Le dernier bandage posé, elle immergea à leur tour ses mains par endroits tâchées de sang. Au contact de l'eau salée, une sorte de brûlure se fit ressentir à la base de son pouce, là où elle portait encore la marque d'une vague égratignure. L'Empereur, lui, avait à peine tressaillit durant toute l'opération. Elle admirait cette force d'esprit, bien qu'elle n'en comprenait pas exactement la nécessité. À l'exception de cet instant où il avait essayé de lui sourire, il demeurait impassible en toutes circonstances. Il masquait jusqu'à sa douleur, pourtant palpable et parfaitement compréhensible, dans ce qu'elle percevait comme un effort intense pour ne pas perdre la face.

« Salins, dîtes-vous ? Et bien, les terres appartiennent à la famille Harwick depuis des générations, mais depuis la mort du dernier seigneur, c'est sa veuve qui assure la gestion du domaine. Malheureusement, ils n'ont pas d'héritier. »

Ce qui, de toute évidence, facilitait nettement les négociations. Orane ne se souvenait pas avoir jamais mis les pieds à Salins, mais le feu Lord Harwick avait sans doute été une connaissance de son père. Peut-être les avait-elle rencontrés, lui et sa femme, à la Cour quand autrefois elle en faisait partie.

« La ville est de modeste envergure, et pourtant c'est un véritable carrefour : à l'Est, elle donne sur la mer et, à l'Ouest, on peut remonter le fleuve jusqu'au Nord et aux Terres de l'Ouest. Le commerce y est florissant. Les frontières avec le Val et le Royaume de l'Orage sont relativement proches, et il faut moins de deux jours à cheval pour rejoindre Harrenhal... »

Elle se tut. Cette information était-elle indispensable ? C'était presque par habitude qu'elle avait mentionné la forteresse du Noir. Son souvenir ne la quittait pas, il était même plus vif encore depuis Buron. Quelques nuits auparavant, elle avait encore rêvé qu'ils – Dorian, Morgane, Jaime, leur père et elle – retournaient malgré eux entre ses épais murs sombres pour y subir le sort des traîtres et des félons. Son regard s'obscurcit un instant, ce qu'elle s'empressa de dissimuler en se levant hâtivement pour débarrasser les bandages usagés et étendre les linges humides devant la cheminée. Ce fut subtil, au point qu'elle ignorait s'il eut remarqué quoi que ce soit, mais elle ne souhaitait toutefois pas lui en laisser l'occasion. Elle réajusta ses manches en rejoignant le bureau, se préparant à l'avance à la tâche qui devait lui incomber.

« Sa position peut être un atout comme une faiblesse, mais vous y avez des soutiens, je crois.  »
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MessageSujet: Re: Mend [Tour V - Terminé]    Sam 21 Avr - 23:31

Un foutu vieillard. J’avais trente-sept ans. Mais j’avais vécu double en treize ans. Depuis la guerre contre Harren. Depuis le tout premier jour. Quand j’étais parti aux Jumeaux avec vingt mille hommes, avec le front de désarçonner le « roi des rois » par une stratégique agressive, rapide et violente. Quel jeune imbécile. Mais à l’époque déjà, je sentais que plus rien ne serait jamais comme avant. Je l’avais vu dans le regard de ma femme au moment de partir. Je l’avais vu dans les yeux de mes enfants, qui ne comprenaient pas vraiment. Je l’avais vu dans les yeux de mes frères. Le premier départ vers le sud s’était déroulé dans les mêmes fêtes et banquets que contre les sauvageons ou les pillards. Bière, danses, ripailles. Mais il y avait eu quelque chose pendant ces festivités. Une lourdeur. Un poids terrible, qui m’asphyxiait déjà. Et la guerre m’avait tout pris. Elle m’avait fait partir en poussière, morceau après morceau. Ryman, l’œil percé d’une flèche aux Jumeaux. Rickard, disparu en mer avec ma flotte dans une terrible bataille navale. Weyton, étripé sur une plage de galets des Rus, juste avant que je n’arrive avec ma cavalerie. Il y avait eu l’amère paix, et le retour à la maison. Cette maudite maison. Sigyn et Brandon, que j’avais découvert dans la même couche. Mon frère que j’avais failli abattre, alors qu’il avait toujours été si proche, si bon, si loyal… Et Sigyn, bientôt morte à cause de tous ces mensonges, ces secrets, qui avaient gâté mon existence. Mathie m’avait un temps pansé, mais elle m’avait montré que la guerre, que l’ennemi, pouvait être carrément dans ma couche. Et Brandon avait disparu à La-Mort-Aux-Loups, protégeant les louveteaux. Et depuis ? Reed, Karstark, Flint, tant de mes plus anciens compagnons étaient morts. Les derniers, à Buron ; où j’avais tant misé et tant perdu. Je devais continuer à me battre. C’était la seule chose que je savais faire, la seule réponse que je pouvais faire à l’adversité.


Whent me parle des Harwick. Le malheureusement était presque de trop ; en tant que souverain je ne dirigeais plus depuis longtemps avec mon cœur, et plus seulement de mes principes. La nécessité politique faisait toujours loi. La jeune femme m’explique la position de la ville, et son intérêt stratégique et politique. Je l’avais déjà saisi, mais l’entendre confirmé par quelqu’un du pays renforçait bien plus son intérêt, et la réflexion me fit un moment oublier ma douleur un tant soit peu. Des soutiens ? Je souris, le regard dans le vague.



| Des soutiens ? Je… Je vais vous… Confier un petit … secret… |


Je me penche un rien vers elle, pas trop, sinon tant de mes os se rappelleraient aussitôt à mon bon souvenir.


| J’ai … L’in…L’insigne… Honneur… D’être mortel-tellement opposé… A un homme… Plus honnis encore… De son… Peuple… Que je… je ne le… Serais jamais. |


Je ne me leurrais pas. Après Buron, les hommes de Peyredragon et du Conflans ne se battraient plus pour moi par seule force de conviction. Rares étaient ceux à se rallier à la force d’un idéal, en comparaison de la nécessité de se remplir l’estomac, les poches, ou de récolter des droits de cultiver la terre. Ce genre de choses. Plus l’attrait du pillage. Voire, de l’aventure.


| J’ai… L’accord… De mes … Fédérés… Pour faire de… Sa-salins… Ma nouvelle capitale. Voudriez-vous… Rédiger. L’édit ? |






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MessageSujet: Re: Mend [Tour V - Terminé]    Mar 24 Avr - 14:13

Le voyant s'approcher, Orane se pencha en avant pour lui épargner un mouvement trop éreintant. Elle l'écouta parler avec attention tandis que le soleil, un peu plus haut dans le ciel, commençait à la nimber d'un halo de lumière. Son prétendu secret n'en était pas vraiment un. Harren Hoare, un roi honni ? Un euphémisme à ses yeux. Comment oublier que le propre fils du Noir s'était lui-même retourné contre son despote de père ? Pire encore, comment oublier quelle misérable fin il avait connu ?

« Oh, Sire... je ne le sais que trop, vous pouvez m'en croire. » répondit-elle en se redressant. « Honni, mais craint. Et la crainte, quel formidable outil d'asservissement. »

Petite, son frère s'amusait à l'effrayer en racontant comment on plaçait sur des piques les têtes des ennemis, des traîtres et de tous ceux qui s'opposaient un tant soit peu au roi. Que la chose ait été vraie, ou considérablement exagérée par l'imagination fertile d'un enfant, elle avait fait son effet. Ils n'avaient certainement pas été les seuls bambins du royaume à entendre raconter ces histoires, celles qui formaient la légende noire du Roi du Sel et du Roc. Nombreux devaient être ceux qui, au fait de tous ces racontards, combattaient encore dans les rangs des Hoare, aux côtés des vrais loyalistes, par crainte pour leurs vies et celles de leurs familles. Orane et les siens en avaient fait partie, elle avait consicence de l'emprise qu'exerçait la peur sur les esprits. L'espoir aussi – bien qu'il lui avait fallu plus de temps pour s'en rendre compte.

« Me permetteriez-vous de vous en confier un à mon tour – un secret ? »

Elle ignorait d'où lui venait soudainement ce ton un peu plus audacieux que d'ordinaire. Peut-être que le manque de sommeil lui conférait une forme de hardiesse à laquelle elle n'était pas habituée... Du reste, pouvoir dire ce qu'elle pensait n'était pas pour lui déplaire. Et, comme il venait de le faire, elle s'apprêtait à lui révéler un secret qui était loin d'en être un, mais l'évidence ne le rendait pas moins vrai.

« Les conflanais ne vous soutiennent pas parce qu'ils abhorrent leur roi au moins autant que vous le faîtes, ils vous soutiennent parce que vous leur avez promis davantage. » Paix, terres, vengeance... Lui revinrent en mémoire les interminables leçons d'Histoire que Jaime répétait inlassablement jusqu'à les mémoriser parfaitement : « En quatre siècles d'occupation étrangère, c'est la première fois qu'une révolte au Conflans prend tant d'ampleur. Nous savons tous que l'Impératrice et vous n'y êtes pas étrangers. Maintenant, ils attendent de vous des miracles... » entre autres choses, se retînt-elle de dire. La précision n'était toutefois pas nécessaire, l'allusion semblait des plus claires.

Elle s'était volontairement exclue du lot, non pas parce qu'elle n'espérait rien – au contraire, elle espérait beaucoup – mais parce qu'à ce moment précis, elle se considérait plus observatrice qu'actrice. Après tout, c'était à Dorian, et non à elle, qu'il fallait attribuer la paternité de la décision qui avait mené leur petite famille où elle se trouvait aujourd'hui.
Quand enfin, après un instant de latence, les esprits revinrent à la tâche qui devait les occuper, Orane se mua à nouveau en secrétaire comme elle le faisait chaque fois. Sa main se saisit de sa plume tandis qu'il énonçait l'ordre du jour. Et comme il lui proposait de rédiger un édit, elle opina d'un mouvement de tête.

« J'en serais très honorée. »

Puis, les yeux rivés sur le papier vierge, elle commença à tracer ce qu'il lui dictait.
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MessageSujet: Re: Mend [Tour V - Terminé]    Lun 30 Avr - 16:32


Harren était comme tous les souverains. Détesté quand tout allait mal. Aimé quand les victoires s’enchaînaient. Les gens du peuple, ou de la noblesse, pouvaient dire ce qu’ils voulaient. On ne critiquait jamais un chef, de guerre comme de paix, que lorsqu’il échouait dans son entreprise. Je restais convaincu aujourd’hui que si Harren avait emporté la décision à Beulieu puis Paege, ce n’est pas de lui que nous ferions aujourd’hui le procès, mais de RHaenys et moi. Rhaenys… Cela faisait déjà plusieurs mois que je ne l’avais pas vue. Elle portait notre enfant. Un fils, selon ses rêves. Tout ça me semblait si loin. Ce mariage, je n’avais guère eu le temps de le vivre qu’il n’était déjà plus qu’un souvenir. L’acier s’était chargé de démolir ces doux rêves, cette paix bien éphémère. Quoiqu’il se passe, l’acier était toujours ce que je connaitrais le mieux. J’en avais jadis fait un allié, avant Buron. Mais la bataille avait tout changé, et avait fait chanceler mon point de vue sur le monde. Sur mes compétences. Je hochais la tête aux paroles de la Whent. Elle avait raison sur Harren. Mais ce n’était pas la seule explication à son emprise sur le peuple. Mine de rien, Harren avait des qualités en tant que chef, en tant que leader. Les lui nier reviendrait sans aucun doute à le sous-estimer. Je n’avais pas fait cette erreur à Buron, mais j’en avais fait d’autres qui étaient revenues au même résultat.


Je laisse Lady Whent me confier son « secret ». Plus son avis le plus intime, qui devait avoir été assez peu partagé car les femmes, en Westeros, n’avaient pas souvent voix au chapitre. Des miracles. Je souris, mais c’est douloureux, ça fend mon visage d’une souffrance ardente, qui me brûle les plaies et me donne l’impression que l’on a versé du sel brut sur mes chairs ravagées. Un miracle…



| Comme… Vaincre… Harren ? Vous avez… Raison. Ce serait… Bien là… un fou-foutu miracle. C’est… l’avis que… Que beaucoup… Doivent… Doivent avoir… Depuis Buron. Au moins… Ai-je… Eu… Le flair d’éloi-déloigner… l’Impératrice. | Je reprenais mon souffle, en partie essouflé | Mais… Ce miracle-là… Je compte bien… L’ac-accomplir… Même si c’est… La dernière… Chose… Que je dois faire… |


J’en avais assez de cette foutue bouche et de cette joue, crevées et dévastées, qui m’empêcher d’articuler comme je le souhaitais, qui me filaient en permanence un vague goût de gerbe dans la bouche. Bien entendu, je savais que ça ne durerait pas. Si je n’attrapais pas de fièvre maligne, le mestre m’avait garanti de m’en tirer et de savoir parler comme il fallait. Je n’en resterais au final que meurtri dans mes chairs, et dans ma fierté. Rien de plus. Moindre mal au regard des dizaines de milliers de cadavres recouverts de neige dans la plaine de Buron. Je commence alors, avec lenteur, à dicter mon édit concernant Salins, qui deviendrait Fort-Darion. Nous en avions déjà parlé par missives avec les autres souverains. J’étais décidé. Ce que m’avait dit Orane Whent avait achevé de me convaincre ; il y avait moins de risques à s’arroger cette région qu’une autre. Elle restait symbolique. Paege serait dans ses environs. Le temps passa. Ce fut assez long, et je dus me reprendre plusieurs fois, buvant beaucoup. J’achevais enfin. Combien de temps ? Une heure ? Deux ? Je pris le cruchon de bière brune et m’en versait un sacré godet, avant de l’agiter doucement en direction de la jeune femme.


| Ce n’est pas… De la nordienne… Mais ça dés-désa…Désaltère. V… en voulez ? Vous l’avez… Mérité. |


Je plisse les yeux, la jaugeant. Elle s’acquittait de sa mission avec une telle efficacité à chaque fois. Et sans jamais se plaindre.


| Vous êtes… Fatiguée… Ou… Je peux… Pousser… Et vous de-demander… Une missive… Personnelle ? Ma femme…. |







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MessageSujet: Re: Mend [Tour V - Terminé]    Sam 5 Mai - 16:26

Orane trouvait rassurant de le voir encore si déterminé à l'emporter. Cela calmait quelque peu ses propres inquiétudes.

« Je n'en doute pas. On m'a toujours dit qu'il fallait apprendre à perdre pour apprendre à vaincre. Vous avez fait une chute, vous vous en releverez. » puis, plissant les yeux en voyant son expression souriante se transformer en une sorte de grimace de douleur, elle conseilla d'une voix posée : « N'en faîtes pas trop, vous guérirez plus vite. Je ne voudrais pas vous épuiser. »

La tâche fut longue, mais elle la prenait très à cœur comme toujours. La pointe de sa plume noircie glissa sur le parchemin au rythme de la dictée, traçant d'un mouvement souple du poignet les élégantes lettrines qui lui avaient valu ce poste. Application était le maître mot. Depuis qu'elle était à son service, elle redoublait d'attention dans l'écriture de chaque missive et en y ajoutant la peine qu'il avait à parler, leur travail devait leur prendre facilement une heure quand le message s'avérait court et concis. Dans le cas contraire, pour une longue lettre, elle ne pouvait espérer le quitter avant la fin de la matinée. Cela ne la dérangeait pas, au contraire elle préférait avoir l'impression de se rendre utile plutôt que de tourner en rond dans sa chambre.
Quand elle eut posé un point final à l'acte qui allait officiellement faire de Salins – ou plutôt Fort Darrion – la nouvelle capitale de l'Empire nouvellement né, Orane glissa sa plume entre les doigts immobiles de l'Empereur. S'il ne pouvait écrire, la coutume voulait qu'il ratifie ses missives de sa propre signature. Puis, lui présentant le papier sur une tablette de bois, elle le laissa signer de son nom leur travail à tous deux, même si le geste tremblant ne put finalement tracer que quelques lettres mal assurées. Enfin, ce fut terminé. Elle le déposait dans un coin du bureau quand il fit un geste vers le pichet de bière posé sur le guéridon. Certains se seraient permis de dire que le vin était un choix plus judicieux quand il s'agissait de guérir un malade, mais la bière avait quelque chose de plus chaleureux. Quand, une fois sa soif étanchée, il lui en proposa à son tour, elle resta silencieuse un instant. L'éducation d'une jeune femme de la noblesse l'aurait, en temps normal, contrainte à refuser cette boisson qu'on jugeait souvent peu appropriée pour une dame. L'idée la fit sourire, aussi lui prit-elle la cruche en le remerciant pour se servir un gobelet. Sa première gorgée se révéla tiède mais elle avait encore la bouche pâteuse, elle qui n'avait rien bu depuis son réveil. Il ne lui en fallut pas davantage pour finir d'une traite le reste de sa coupe. Son œil scrutta le fond du pichet, il était déjà presque vide.

« Je vais demander qu'on en rapporte. »

Elle étira discrètement ses jambes engourdies avant de se lever, puis traversa la chambre jusqu'à la porte. De l'autre côté, dans l'antichambre qui s'était remplie depuis son arrivée, elle interpella la première personne qu'elle aperçut pour lui laisser ses instructions. À son retour, il lui demanda si la fatigue avait eu raison d'elle ou si elle était encore disposée à continuer son travail. Fatiguée, elle l'était. Pas par son activité de secrétaire, mais plutôt par le rythme irrégulier de ses nuits. Cela se voyait sans doute à son allure moins soignée que d'ordinaire, aux petites mèches désordonnées qui échappaient de sa tresse, et à la pâleur inhabituelle de ses joues. Oui, fatiguée, mais encore loin de l'épuisement total. Elle baissa les yeux sur la missive qu'elle venait de rédiger en laissant échapper un sourire.

« Vous êtes très prévenant, mais je vous en prie, dictez : je suis là pour cela. » répondit-elle en reprenant la plume. « Sauf si, bien sûr, vous souhaitez faire une pause. Voilà des heures que nous parlons, je peux peut-être vous faire porter un repas. »

En prononçant ces mots, elle réalisa qu'elle n'avait pas mangé non plus, mais la faim ne se faisait pas ressentir. Pas encore du moins. Elle était disposée à écrire une autre missive, peut-être même plus si cela était nécessaire.
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MessageSujet: Re: Mend [Tour V - Terminé]    Lun 7 Mai - 20:17

A Buron, j’avais joué et j’avais perdu. C’était la première fois que ça m’était arrivé en personne. Et je devais le reconnaître, l’évènement était perturbant, sinon vraiment traumatisant. Cela faisait des jours et des jours que je secouais la question dans tous les sens ; qu’est-ce que j’aurais pu mieux faire, à cette occasion ? Est-ce que j’aurais dû éviter ce combat, attendre des renforts hypothétiques ? Est-ce que j’aurais dû retraiter dès le premier jour, encourir le risque d’être rattrapé par la cavalerie ennemie et encaisser à nouveau de lourdes pertes ? Peut-être. J’avais l’impression compte tenu des circonstances, d’avoir fait le choix de la raison. Pas celui de la prudence, mais bien une prise de risques calculée sur le ratio gains/conséquences que j’avais estimé au mieux. Je ne saurais peut être jamais ce que j’aurais pu mieux faire, mieux réussir. Le fait était que l’avance prise à Beurlieu et Paege avait été effacée par Buron. Harren avait été saigné, selon nos estimations. Mais j’avais dû battre en retraite. Enfin, on l’avait fait pour moi. J’avais été pris vivant, de mon côté. Et ça n’avait rien eu d’une sinécure que de s’en sortir avec Baratheon… Bref. Pour une première, je ne m’étais pas loupé sur une petite bataille. Et je n’avais plus qu’à m’en mordre les doigts, maintenant. C’était au moins quelque chose que j’étais encore physiquement capable de faire… Je me rembrumis un rien, lorsque la Whent me demande de m’économiser.


| Je… Je n’ai… Jamais été… Epuisé… En dehors… De… De la… Bataille ! Mais… Réjou…Réjouissons-nous. J’ai si bien… Pe-perdu cette… fois-ci… Que j’ai… Dû devenir… Sacréme-ment ve-versé… Dans l’art… De la guerre. |


Le nord avait été plusieurs fois défait, sous mon commandement. Mais jamais quand j’étais présent en personne sur le champ de bataille. La présence avec moi de l’expérience et de la qualité d’excellentes unités et de très bons chefs nous avait jusque là toujours assurés de la victoire. Elles ne masquaient pas toujours dans la mémoire les désastres navals que nous avions subis au court des ans, ou les sièges et embuscades perdus. Je savais donc que la guerre pouvait aller dans un sens comme dans l’autre, et si la défaite me poussait à me remettre cruellement en question, j’avais conscience, du fait de mon pragmatisme parfois extrême, voire monstrueux, que nous avions encore beaucoup de sang à verser avant de nous avouer vaincus. Elle avait toutefois raison. Je faiblissais en forces. Parler, tant que mes plaies ne seraient pas cicatrisées, allait tirer sur mes forces. Mais je voulais écrire à RHaenys. J’avais promis de lui envoyer des nouvelles et les précédentes missives, dictées au mestre, avaient été complexes. Il avait souvent dû les finir tout seul, sur la situation présente, les effectifs et tout le reste.


La Whent acquiesce sur la question de la bière. Je sens qu’elle hésite malgré tout. Je savais qu’en matière d’alcool et de fête, les mœurs n’étaient pas les mêmes au sud du Neck. Il était même parfois géré différemment d’un coin à l’autre du Nord… La riveraine pourtant, n’hésite pas longtemps. Et elle enquille son godet avec une soif évidente, demandant qu’on en rapporte. Je hoche la tête et cela lui permettra de se dégourdir un peu les jambes alors que nous venions déjà se passer beaucoup de temps sur un édit fondateur, ma correspondance personnelle n’était pas de beaucoup plus courte. Je n’avais pas vraiment peur que la dame parle, de ce qu’elle allait écrire ou entendre. Elle et son mari étaient trop en attente d’une affectation, de gloire et de reconnaissance, pour galvauder ainsi la confiance qui leur avait été accordée. Quand bien même, je dévoilerais des choses personnelles que les espions d’Harren, visiblement légion dans le pays, avaient sans doute déjà su lui confier sur ma relation avec l’impératrice. Je ne craignais donc pas grand-chose. La jeune dame me remercie mais veut continuer. Me parle de repas. J’ai faim, oui. Mais manger est une vraie torture, même les espèces de purée que je n’ai pas à mâcher pour ne pas étirer les bords de mes plaies, au niveau de ma joue.



| Non, non. Vous… Demandez… un plateau. Rien en… Sauce. Pour le … Parchemin. Je vais vous… Dicter… La lettre. Et vous… Pourrez… Disposer… Je-je vous… Aurai assez… Epuisée. Pour. Auj-aujourd’hui. |
Voilà ce qui aurait pu figurer dans le courrier, en substance, quand je l’avais écrite le scénario n’était pas créé :
 

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MessageSujet: Re: Mend [Tour V - Terminé]    Sam 12 Mai - 21:16

« Pardonnez-moi, c'était impertinent de ma part. »

Pendant un instant, elle avait oublié l'esprit si professionnel dont elle s'était auparavant si souvent enorgueilli. Cette atmosphère commençait à lui paraître quelque peu familière, elle en oubliait presque son savoir-vivre. Dire à un combattant de se ménager, une chose stupide à faire, quand bien même c'était la plus sage des résolutions. L'incident sembla vite oublié, et il accepta qu'elle fasse porter quelque chose à manger. Pour autant, il ne la laisserait partir qu'une fois la dernière missive écrite. Après tout, il semblait peu avisé de faire attendre l'Impératrice. Elle fut un peu piquée quand il suggéra que la tâche lui était éprouvante et, tandis qu'elle se levait à nouveau pour suivre ses instructions, elle songea pour elle-même que, même s'il le voulait, il ne parviendrait pas à l'épuiser.
Elle n'eut pas atteint la porte qu'une servante se présentait avec le pichet demandé. En la voyant apparaître devant elle, Orane commençait à regretter de devoir lui demander de faire un autre aller-retour entre cette chambre et les cuisines du château. Elle lui adressa un sourire pour toute excuse, puis lui prit la cruche en la remerciant copieusement et ne manqua pas de lui répéter mot pour mot ce que l'Empereur lui avait commandé. Une ombre passa sur le visage de la jeune fille – sans doute la perspective de reparcourir tout ce chemin dans un sens puis dans l'autre encore une fois. Elle s'inclina avec respect et tourna les talons sans tarder. Orane referma la porte sur son passage et soupira avant de s'en retourner à son poste. Elle déposa le pichet à l'endroit même où trônait l'ancien, suffisamment près du lit pour que son occupant puisse s'en saisir sans difficulté.

« Nous pouvons commencer en attendant le repas. » dit-elle en retrouvant sa plume et ses parchemins. « Je vous écoute. »

Elle se pencha au dessus de son ouvrage pour recopier. Ce n'était pas la première missive qu'elle écrivait à l'attention de son épouse, aussi avait-elle pris les devants : plutôt que de l'obliger à épeler encore et encore les mots de valyrien – une langue à laquelle elle n'entendait rien – Orane avait pris sur elle de recopier sur un parchemin qu'elle gardait à portée de main tous les mots étrangers qu'il lui fallait coucher sur papier. Ils économisaient ainsi un temps précieux et le souffle du souverain qu'il avait toujours un peu saccadé.
Orane n'avait jamais rencontré l'Impératrice, mais elle avait l'impression de la découvrir un peu davantage à chaque missive. Comme à son habitude, il commençait par demander de ses nouvelles et s'enquérir de sa santé, mais aussi de celle de leur enfant à naître. Cela lui arrachait immanquablement un sourire car lui revenait alors le souvenir des missives qu'elle recevait autrefois de Dorian, alors qu'elle attendait avec impatience la naissance de Morgane. À ceci près qu'elle était loin d'encourrir les même risques. S'ensuivait un récit plus détaillé de son état, des événements récents, de la bataille... puis de ce qui tourmentait son esprit. Rédiger un acte, comme celui qu'elle avait terminé ce matin même, ou un ordre était à des lieues de ressembler à ces missives là, infiniment plus personnelles. Il ne lui serait jamais venu à l'idée de lire la correspondance d'un autre, encore moins de l'écrire, mais à sa grande surprise c'est ce qu'elle venait faire tous les jours depuis quelques temps. Et jour après jour, elle le découvrait lui aussi peu à peu.
Ils entamaient tout juste un nouveau paragraphe que l'on frappait à la porte, interrompant momentanément leur écriture. Orane marmonna quelques excuses avant d'aller ouvrir pour faire place à la jeune servante, toujours aussi dévouée – une attitude qui forçait l'admiration. Quand elle s'en fut retournée d'où elle était venue, quand le plateau fut mis à disposition et quand enfin la porte se claqua, la secrétaire se pencha au dessus du souverain un instant pour s'assurer qu'il pouvait se débrouiller seul. Selon le mestre, il était bon de le laisser regagner une certaine autonomie de geste car certains muscles avaient besoin d'être sollicités pour retrouver leur dextérité passée, et tenir une cuillère ne réclamait pas tant d'effort que la rédaction d'une note.
Le reste de la missive sembla leur prendre une éternité, mais après tout elle n’avait que du temps à offrir. A chaque fois qu’il butait sur un mot, elle se contentait de lever les yeux vers lui pour tenter de lire sur ses lèvres meurtries. Ce n’était pas toujours aisé, mais elle faisait preuve de patience - elle n’avait pas le choix. Quand le silence se faisait un peu plus long que d’ordinaire, son regard parcourait de long en large ce qu’elle avait déjà rédigé, recherchant inlassablement la moindre faute qui aurait pu lui échapper. Le point final posé, elle lui présenta la lettre pour qu’il la signe à son tour.

« Si Votre Majesté n’a plus besoin de mes services, je vais me retirer. » dit-elle en collectant les fruits de son labeur, elle s’en irait les porter à qui de droit. « Mais je reste à votre disposition, bien entendu. »

Orane poussa la chaise en se levant. Une dernière fois, elle jaugea son état d’un air soucieux. Il semblait bien mieux qu’à son arrivée, et encore mieux que lorsqu’on l’avait ramené quelques jours plus tôt. Un léger sourire éclaira son visage tandis qu’elle s’inclinait, comme le protocole l’exigeait. Puis, ayant ainsi accompli sa tâche, elle quitta la pièce, prête à y retourner dés le lendemain.
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