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Progeny
MessageSujet: Progeny   Sam 28 Oct - 0:04

Je me perds dans la contemplation du fond de mon godet ; une coupe d’argent dans laquelle la donzelle a servi un Rouge aussi sombre que la nuit. Je me perds dedans un instant, fermant les yeux alors que j’en bois une nouvelle gorgée. Il est bon. Il est rugueux. Il me laisse un rien d’amertume en bouche. Il est raccord avec cette envie sauvage de vivre, et cette rancœur néanmoins tenace qui me taraude depuis des années. La musique bat en cadence au niveau de mes tympans, alors que les instruments à corde entament un rythme plus entraînant. Conrad part en riant jusque dans l’espace entre les tables, où dansent de jeunes gens. Il empoigne une jeune femme que je ne connais pas, et tape de mes doigts sur la table la cadence de la danse, les voyant rire et danser et chanter. Personne n’ose venir jusqu’à moi, mais je vois bien les regards. Ca me convient très bien, que personne ne s’approche. Lord Byron est lui aussi laissé en paix, tout jeune père qu’il est. C’est moi, sur mes propres deniers, qui ait organisé ce banquet. Lord Manderly avait d’autres soucis en tête, ces dernières nuits. Il allait donner un banquet, bien sûr, mais végétant de mon côté et en ayant assez de la chasse, j’avais battu le plancher de ses couloirs toute la journée durant pour gueuler des ordres et provoquer tout ce chambardement, pour fêter l’arrivée de l’enfant de mon vassal. Jeune père comblé, sa femme au repos et lui qui se laissait aller à quelques cornes de brune ou coupes de vin. Tous les nobles de ma suite ou bannerets Manderly s’en donnaient à cœur joie et ce soir, les toasts étaient pour les jeunes parents. Je n’avais que peu mangé, de fait. Pas faim, ces derniers temps. Ce n’était pas faute de bouger. Mais la mer me faisait toujours cet effet-là, bien que je ne m’enhardisse jamais jusqu’à naviguer. La mer me rappelait des souvenirs. Pas tous mauvais, mais peu s’en faut. C’était sur la plage de galets de l’Île aux Ours que je gagnais jadis mes premières expériences en mort comme en amour. Et c’est en mer que je perdais Rickard, et sur une autre plage où je perdais Weyton. C’est à défendre ces milliers de lieux de côtes nordiennes, que je m’étais éloigné de mon foyer jusqu’au point de non-retour. Je n’aimais pas la mer, et Blancport était imprégnée de cette odeur de sel, de ces relents marins qui étaient aussi bons pour les poumons que mauvais pour la conscience et les souvenirs.


Je humais le vin, alors que Brandon tapait dans ses mains en cadence, encourageant Conrad qui avait cessé de faire tournoyer une jeunesse pour vider un énorme bock de brune. Brandon a ce sourire réjouit qui lui a toujours donné le cœur des pucelles. Elles le couvent du regard, et lorsque la danse reprend il en a une dans chaque bras et se laisse porter par l’ivresse. A ma droite, les Flint et les Dustin portaient des toasts au nom des Manderly. Je levais ma coupe et criais mon approbation, avant d’engloutir son contenu. Mon cerveau semblait baigner dans la vinasse et dans la bière et mes pensées dodelinaient entre le monde des vivants, et le monde de ceux qui ne l’étaient plus. Je me revoyais dans cette même ville, des années plus tôt. Ma jolie Reine du Nord, cette beauté brune, contre moi, qui me lançait un de ces regards qui m’avait toujours fait chavirer l’âme. Jusqu’à la toute fin. Je restais ainsi, de longues minutes. J’entendais le rire de Brandon, par-dessus la cohue de la fête. Ce rire qui m’avait tant de fois réchauffé le cœur. Ma main gauche tremblait, nerveusement. Je dépliais et repliais les doigts, serrant le poing. Je buvais ma coupe jusqu’à la lie, et la reposait avec force. Je me levais, doucement. Et m’esquivais discrètement alors qu’une nouvelle musique s’élevait dans les airs et que des convives se levaient ou se rasseyaient. Profitant du désordre, je sortais dans la nuit. Je me sentais malade, nauséeux. Un vide terrible se faisait sentir dans ma poitrine ; ce poids mort qu’était devenu mon cœur me lançait. Je préférais les laisser s’amuser, ce soir. Tous. Les Conrad Omble, les Brandon Snow, les Byron Manderly. Cette nuit était la leur. Récompense de ces années de souffrances, de malheurs, mais aussi de victoires.


Le grand air me fit du bien. Levant la tête vers le ciel, fermant les yeux et appréciant le courant d’air du vent dans ma chevelure, entre mes poils de barbe. L’air frais me revigorait quelque peu. Elle était presque là. Je pouvais presque la sentir, à côté de moi. J’entendais presque ses murmures. Elle m’appelait. Je souris, barrant ma barbe d’un infime trait de satisfaction. J’aurais pu avoir n’importe laquelle des filles présentes ce soir. Presque n’importe laquelle, en tout cas. La ville avait plusieurs bordels, aussi. Mais je n’en avais pas envie. Ce soir, j’aurais troqué tout ce que j’avais simplement pour dormir contre ma femme, et que rien de tout ce qu’il s’était passé ne se soit jamais produit. Que nous soyons juste tous les deux. L’un avec l’autre, l’un contre l’autre. Sous un monceaux de fourrures et de peaux, avec aucun impératif au réveil autre que notre bon vouloir. Une nouvelle bourrasque de vent me fit réprimer un frisson, et m’apporta du même coup une odeur. Ca sentait le parfum. Une femme.


Je me retournais, et apercevais Dame Manderly. Amie de Sigyn. A peine rescapée de son accouchement, qui reprenait des forces comme elle pouvait. Un peu pâle, elle me prenait par surprise dans ma solitude. J’inclinais la tête doucement, lentement, avec respect mais me refaisant du même coup une certaine contenance. Elle et Sigyn avaient été proches, par le passé. Je levais ma main droite pour la poser contre mon cœur, restant à demi incliné un instant.



| Dame Alysanne. Laissez-moi vous faciliter à nouveau pour vos œuvres. Vous féciliter. Féliciter. Pardonnez-moi. J’ai un peu trop fêté avec votre mari et mes gens l’arrivée de cette si heureuse nouvelle pour votre maison. Comment vous sentez-vous ? |


Je me rappelais des accouchements de Sigyn. Du moins, de celui auquel j’avais assisté, et de son état après les autres. Jusqu’au dernier. Je chassais ces sombres et pesant souvenirs de ma mémoire, essayant de me faire plus jovial et plus grisé que je ne l’étais réellement.



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MessageSujet: Re: Progeny   Sam 18 Nov - 15:12

Un rayon de lune traverse les vitres pour effleurer délicatement le sol, redessinant sur le parquet lustré les ombres des croisillons. Mes yeux se laissent distraire, s'égarent un instant, se perdent le long des formes étranges ainsi apparues, avant de rendre toute leur attention au berceau de bois à côté de moi. En son sein, bordé de milles et une attentions, de couvertures et de fourrures, il dort paisiblement. Mon fils. Mon miracle. Benjen, du nom de son grand-père paternel. Mes doigts posés sur son corps minuscule esquissent de douces caresses, remontent parfois à sa joue rebondie pour mieux en admirer la courbe parfaite. Pour avoir porté et câliné chacun de mes cadets aux premières heures de leurs vies, je pensais connaître tout l'émoi que l'on peut ressentir face à un nouveau-né. Je m'aperçois ce soir que je ne savais rien du tout. Nul sentiment n'est égal à l'émerveillement qui fait battre frénétiquement mon cœur en cette heure tardive. Mélange d'amour aveugle, de confiance en l'avenir, de peur...

Mes yeux se lèvent encore, atteignent la fenêtre proche, observent la lune. J'ignore l'heure qu'il est. J'ai dormi tout le jour. Somnolé la nuit et le jour précédents, épuisée par les heures douloureuses de ce labeur interminable. Les premières douleurs étaient apparues aux dernières lueurs du couchant mais ce n'est qu'à l'aube que la peine s'est enfin atténué comme résonnait le premier cri de l'héritier de Blancport. De cette nuit douloureuse, je n'ai qu'un souvenir imprécis, noyé dans la douleur et les brumes de l'inconscience. Nul n'a osé me dire la vérité, exceptée Talya. Elle seule m'a avoué que j'avais perdu connaissance à plusieurs reprises, tant est si bien que les mestres, en dépit de leurs paroles rassurantes, avaient craint de ne pouvoir sauver mère et enfant. « Nous sommes des miraculés, mon amour. », je murmure, le cœur de nouveau étreint par l'émotion.

Les échos du château en fête me parviennent, me suggèrent que la nuit est plus jeune qu'il n'y paraît. Les trilles d'une danse, l'éclat des rires, le brouhaha des hommes qui s'apostrophent d'une table à l'autre... Une part de moi aimerait prendre part à ces festivités, célébrer aux côtés de nos proches et amis la naissance du futur Lord Manderly. Mais il est tard, déjà. Et en dépit de mon bonheur, pour l'heure je ne me sens guère incline à le partager avec mes semblables. La seule compagnie de mon bébé me comble amplement.

Comme s'il sentait le poids de mes pensées à nouveau toutes à lui, Benjen remue dans son sommeil. Ses poings minuscules se serrent, ses paupières se plissent et sur un dernier mouvement, ses lèvres s'ouvrent en un long cri de mécontentement. J'ai à peine le temps de me pencher sur lui, de caresser son front, qu'un cortège de femmes dévouées pénètre à la volée dans la chambre. L'une s'empresse de le prendre dans ses bras, la seconde d'ajuster le pli de ses couvertures. La troisième m'encourage à prendre plus de repos avec une insistance qui m'agace instantanément. Pensent-elles donc que je ne suis pas capable de prendre soin de mon enfant ? Après en avoir élevé quatre, la chose serait cocasse... Il est hors de question que je me conduise comme ces Sudiennes qui abandonnent leurs enfants à des nourrices sitôt qu'elles l'ont mis au monde. Mais je suis si fatiguée... Demain. Je vais les laisser œuvrer ce soir, leur permettre de se réjouir d'être si proche de leur futur seigneur, qu'elles puissent un jour dire à leurs enfants et petits enfants : « J'ai tenu le jeune Lord Benjen dans mes bras au lendemain de sa naissance ! » Oui, demain, je les remercierai et les congédierai, ne gardant qu'une seule nourrice à mes côtés. Pour l'heure, mes bras tremblent trop encore.

Incommodée par le bruit et la chaleur qu'elles ont porté dans leur sillage, je les laisse me guider vers la sortie. Mais je n'ai nulle envie de rejoindre ma chambre et ces quatre murs que je n'ai guère quitté au cours des derniers mois. Mes pas me portent vers la galerie surplombant la cour centrale, d'où je peux apercevoir les lumières dansantes des bougies éclairant les danseurs. Ainsi qu'une silhouette solitaire, accoudée à la balustrade non loin de moi. Une seconde j'hésite, partagée entre l'envie de demeurer seule et la plus élémentaire courtoisie. Pour finalement plonger dans une profonde révérence en reconnaissant l'homme qui se tourne vers moi.

« Sire... » Je resserre autour de mes épaules la cape de fourrure qui couvre ma robe d'intérieur légère. Par les Anciens Dieux, je ne suis absolument pas présentable ainsi vêtue, les cheveux lâchés... À plus forte raison pour me présenter devant le Roi du Nord ! « Veuillez pardonner ma mise, je ne m'attendais pas à croiser quiconque ce soir... Je me porte bien, je vous remercie. Épuisée, bien sûr, mais comblée. »
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MessageSujet: Re: Progeny   Mar 28 Nov - 13:02

La solitude donnait parfois l’impression de devenir fou. Ce n’était pas un drame, pas une tragédie cruelle et de chaque instant. Mais parfois, lorsque tout le monde s’était retiré, je me rendais bien compte que sans Brandon, je n’avais plus personne. Il y avait en moi ce vide béant depuis des années, que nulle femme n’avait su combler, que même mes enfants ne pouvaient remplir. Je me détestais pour cela. Mes enfants. Je secouais la tête. Savoir la vérité n’arrangerait jamais personne, et je ne voulais pas porter affront à la mémoire des morts. Tout le monde avait déjà assez souffert comme ça, au fil des années. Les sauvageons, la campagne des Jumeaux, celle de Moat Cailin et son terrible siège, puis la campagne des Roches et des Rus. Le retour à Winterfell, qui ne s’était pas si bien passé que cela. Restait l’attente et la tourmente, le vent froid du Nord qui ne cessait de me balayer bien plus l’âme que la chair, qui me laissait seul et isolé dans la fraîcheur de la nuit. J’étais habitué à ce sentiment, qui n’avait pourtant jamais rien eu de plaisant. Je resserre le col de ma cape de fourrures, essayant de me préserver du froid. J’avais trop bu, et la fatigue contribuait à émousser ma résistance à ce vent du nord que je connaissais pourtant si bien.


Et voilà que je croise la maîtresse des lieux, tout juste ressortie de la bataille que mènent les femmes depuis des temps immémoriaux. Si elles n’arrêtaient jamais leur lutte, pourquoi rangerais-je un jour ma propre épée ? Qu’estc e que cela dirait de moi, en tant que souverain mais aussi en tant qu’homme ? Chacun son champ de bataille et dans les deux cas, beaucoup de sang pouvait être versé. Et des torrents couleraient bientôt, j’en avais la certitude, je le sentais dans chaque recoin de ma carcasse. La guerre était aussi inéluctable que le crépuscule, et je n’étai spas homme à rester de côté pendant que les autres marcheraient vers leur destin. Cruel destin que celui des rois impotents, qui sont condamnés à envoyer de plus jeunes hommes mourir au loin, bien au-delà que l’endroit le plus éloigné qu’ils pourraient autrement couver du regard depuis les remparts de leur dernière demeure. Mon regard se porte sur la jeune femme, dont je connais bien les parents, le frère et le mari, tout en la connaissant peu elle-même. Elle semble mise à mal mais néanmoins debout, fière ou au minimum soulagée. Elle s’incline, mais semble gênée. Sa tenue. Elle l’explique et s’excuse, mais je secoue la tête, regardant ses yeux plus que ses frusques et ses formes ; je suis Roi et elle est femme qui vient d’enfanter.



| Vous m’en voyez ravi, ma Dame. On m’a conté votre combat et la victoire fut vôtre et Manderly, indubitablement. Vous voir me rassure ; il est rare de pouvoir croiser aussi rapidement une femme venant d’accoucher, mais tout de même, les bruits de couloirs n’étaient pas fameux. Quant à votre tenue, ne vous tracassez pas. Chacun ses habits de bataille et les miens sont infiniment moins reluisants que les vôtres. |


Je fronce toutefois les sourcils.


| Ne risquez-vous pas de prendre froid ? Vous devriez rester prudente. Feue la Reine du Nord a été terrassée en couches, comme vous le savez, et après pareille épreuve vous ne pouvez prétendre à plus de résistance j’en ai peur, il serait plus sage de rentrer. |


J’avais évoqué la chose, l’évènement, d’un ton parfaitement neutre, celui que ma femme jugeait jadis glacial, monstrueux lorsqu’il s’agissait d’humain. Mais c’était ma manière à moi de gérer ça.



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